Blues, Gospel, Negro Spirituals, Jazz, Rhythm & Blues, Soul, Funk, Rap, Reggae, Rock’n’Roll… l’actualité de la musique fait rejaillir des instants d’histoire vécus par la communauté noire au fil des siècles. Des moments cruciaux qui ont déterminé la place du peuple noir dans notre inconscient collectif, une place prépondérante, essentielle, universelle ! Chaque semaine, l’Épopée des musiques noires réhabilite l’une des formes d’expression les plus vibrantes et sincères du XXème siècle : La Black Music ! À partir d’archives sonores, d’interviews d’artistes, de producteurs, de musicologues, Joe Farmer donne des couleurs aux musiques d’hier et d’aujourd’hui.

Réalisation : Nathalie Laporte
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Hommage à Jimmy Johnson

Jimmy Johnson à Libertyville, Illinois, 1993. © James Fraher/Redferns/Getty images

Originaire de la petite ville d’Holly Springs dans le Mississippi où il naquit en 1928, c’est finalement à Chicago que le bluesman Jimmy Johnson trouvera un espace de jeu conséquent qui révélera son talent. Aux côtés de Freddie King, Albert King, Otis Rush ou Magic Sam, il développera une véritable identité musicale dès les années 50. Souvent mésestimé, il ne cachait pas son amertume et exprimait parfois ses regrets de n’avoir pas obtenu plus de considération et de reconnaissance. Jimmy Johnson nous a quittés le 31 janvier 2022. Il avait 93 ans. 

Le 18 novembre 2015 à Bonnières-sur-Seine, près de Paris, ce pilier de Chicago Blues donnait une prestation vivifiante dans le cadre du 17è festival "Blues sur Scène". Il approchait joyeusement des 87 ans et entendait bien fêter cet anniversaire devant un public particulièrement enthousiaste. Mais au-delà de ce concert revigorant, c’est la personnalité chaleureuse de cet octogénaire fringant qui nous avait fortement marqués. Jimmy Johnson était, certes, un artiste unique dans "L’épopée des musiques noires", mais il était aussi un personnage attachant qui ne se contentait pas de séduire son auditoire par sa fougue et sa ferveur musicale. Il se prêtait également aux ateliers ou colloques organisés lors de diverses manifestations auxquelles il prenait part avec gourmandise.

Nous étions en présence d’une légende ce 18 novembre 2015, mais aussi d’un témoin de l’histoire du blues qui ne s’était pas privé de nous conter sa destinée. "Ce qui m’a poussé à faire de la musique, c’est la fascination que j’avais pour les musiciens quand je les voyais sur scène. J’étais prédestiné en quelque sorte car mon père jouait de la guitare et de l’harmonica pour son plaisir à la maison. Puis, j’ai suivi des cours à Chicago au "Boston Music College" pendant un an. J’ai ensuite eu un professeur particulier. Il s’appelait Reginald Boyd. Il enseignait au "Bloom Music College" de Chicago. Freddie KIng fut le premier à me laisser monter sur scène avec lui. Magic Sam m’a également mis le pied à l’étrier. Je jouais un peu avec tout le monde car je n’étais pas difficile à vivre et je savais comment éviter les problèmes. Je faisais en sorte d’être à leur écoute. Otis Rush fut l’un de mes plus proches mentors mais je cite toujours Freddie King car il me laissait jouer à ses côtés alors que d’autres me snobaient. Je n’étais pas un très bon guitariste mais il m’a donné ma chance. Il ne m’a rien appris. Vous savez, l’apprentissage d’un instrument ne se fait pas à la maison en répétant, mais sur scène. Devant un public, vous vous devez de proposer le meilleur de vous-même. La première fois, c’est très difficile mais progressivement on apprend. Freddie m’a donné cette chance".

 

© Michel Mullot
Jimmy Johnson en concert, lors du festival "Blues sur Seine", le 18 novembre 2015.

 

Jimmy Johnson vit le jour à une époque où la ségrégation raciale était féroce dans le sud des États-Unis. Et bien que le souvenir d’une enfance douloureuse lui était toujours difficile à supporter, il n’hésitait pas à se retourner sur son passé : "J'essayais d'échapper à deux choses : les discriminations et la misère. Je travaillais dur mais je n'avais rien en retour. Nous étions une famille pauvre mais nous pouvions manger à notre faim et nous avions un toit. Par contre, posséder une voiture relevait de la science-fiction. Je travaillais pourtant du lever au coucher du soleil. Je manquais souvent les cours à l'école parce que je devais aller récolter du coton dans le sud des États-Unis. J'avais seulement 8 ans quand j'ai commencé à travailler dans les champs. Nous étions 10 enfants à la maison, j'étais l'aîné. Je devais donc aider mon père à nourrir la famille. Quand j'ai commencé à faire de la musique dans les années 50 et 60, il était impossible pour des artistes blancs et noirs de se produire ensemble. L'un de mes amis à Chicago avait engagé des musiciens blancs dans son orchestre. Un hiver, il s'est rendu en Floride. Quand il est arrivé sur place avec son groupe composé de Blancs et de Noirs, il a trouvé portes closes. À cette époque, dans le Sud, les Noirs n'avaient aucun droit. Nous n'étions plus des esclaves depuis 1865 mais nous n'étions toujours pas libres 100 ans plus tard". 

Jimmy Johnson a certainement ressenti l’oppression et le racisme durant son passage sur terre et même s’il cherchait à rester positif, les blessures de l’âme rejaillissaient toujours : "J’aimerais transformer cette planète mais c’est impossible ! Si vous écoutez mes chansons et, par exemple, "Black & White Wall", vous comprendrez que je parle de ce mur invisible qui sépare les Blancs et les Noirs aux États-Unis et partout dans le monde. C’est une réalité mais je ne peux rien y faire. Alors, je chante ! Écoutez cette chanson. Peut-être ne l’apprécierez-vous pas mais faîtes au moins l’effort de l’écouter. Je compte d’ailleurs sur vous pour la passer à la radio ! Si vos auditeurs ne l’aiment pas, tant pis ! Mais donnez-leur au moins l’occasion de l’entendre !".

 

© James Fraher/Redferns/Getty images
Le guitariste américain Jimmy Johnson à Libertyville, Illinois, 1993.

Jimmy Johnson s’en est allé avec ses vœux d’unité et, bien qu’il ait vu un président noir accéder à la fonction suprême aux États-Unis, il restait dubitatif et s’inquiétait de l’avenir. Il restait, à ses yeux, encore beaucoup à faire pour parvenir à l’égalité sociale entre tous les citoyens américains. Une semaine après son départ, son frère cadet Syl Johnson rejoignait, à son tour, les ancêtres. Une page se tourne, mais l’exemple de ces deux artistes insoumis nous encourage à ne jamais se résigner à l’injustice.

⇒ Le site de Jimmy Johnson.