Entretien avec le compositeur Jérémy Labelle et playlist de Sophian Fanen

Jérémy Labelle. © Romain Philippon

Programmation de Sophian Fanen :
- Henryk Górecki, Lento e largo – Tranquilissimo, extrait de la "Symphony n°3 (Beth Gibbons, Krzysztof Penderecki, Polish National Radio Symphony Orchestra)" (Domino, 2019)
- Billie Eilish, When the Party's Over, tiré de l'album When We All Fall Asleep, Where Do We Go? (Darkroom/Interscope, 2019)
- Weyes Blood, Movies, tiré de l'album Titanic Rising (Sub Pop, 2019)
- Canalón de Timbiquí, La Posada, extrait de l'album De Mar y Rio (Llorona Records, 2019)
- Et entretien avec Jérémy Labelle
- Labelle, Re-créer (Orchestre Univers Version), extrait de l'album Orchestre Univers (InFiné, 2019)
+ Moment présent + Mécanique inversée + La vie.

 

© Manuela Uribe
Canalón de Timbiquí.

Il y a six ans avec son premier disque Ensemble, le musicien et producteur français Jérémy Labelle, posait les bases d’un univers qui lui était propre et comme sorti de nulle part. Un univers qui rassemblait deux mondes que tout semblait éloigner : l’électro complexe d’artistes comme Aphex Twin ou Autechre et le Maloya, musique traditionnelle de l’île de La Réunion, dont Labelle est originaire. Un album composé sur une poignée d’années, en forme de premier jet brut et direct, et qui dévoilait déjà l’ADN du son Labelle. Un mélange d’organique et d’électronique, de respirations et de rythmes endiablés, de transe et de sérénité, de ciel et de terre, résumé d’un sobre "électro-Maloya".

Jérémy Labelle est né il y a 33 ans à Rennes, d’un père réunionnais débarqué en métropole dans les années 1970 et d’une mère originaire de la Mayenne. Très tôt, il baigne dans un grand mix musical qui va devenir sa marque de fabrique, entre les musiques de l’océan Indien, comme le Séga, qu’écoute son père, musicien amateur, les musiques électroniques planantes à la Jean-Michel Jarre dont raffole sa mère et les premiers disques de techno que son frère aîné lui fait découvrir. Dès onze ans, il se passionne pour la techno de Detroit – celle des Derrick May, Juan Atkins ou Jeff Mills – qu’il ressent au plus profond de lui, car elle parle de déracinement, d’engagement et de résistance, et donc de sa propre histoire. Il se lance dans le deejaying, fonde le collectif rennais Eumolpe, prend des cours de piano et décide, encouragé par ses parents, de suivre des études de musicologie : "Musicologie au sens large, précise-t-il, parce que le domaine étudié l’était, ça allait des musiques ethniques au jazz en passant par la musique contemporaine. L’idée était de me constituer un gros bagage théorique, de comprendre que toutes les musiques se valent, qu’elles soient populaires ou savantes, de savoir où me placer dans cette cartographie musicale, même si je me considère toujours comme un autodidacte. "
C’est plus tard, à l’adolescence, que Jérémy découvre le maloya. Cette musique qui fait partie de l’histoire de La Réunion, et dont les origines remontent à la colonisation et l’esclavage, a pourtant longtemps été interdite sur l’île, la droite locale, pro-assimilation, souhaitant oublier cette musique de lutte et de revendication. C’est à la fin des années 1970, avec la valorisation du créole, que brandi comme un symbole par le Parti Communiste, le maloya va renaître de ses cendres. Mais, si Labelle se passionne pour le genre, c’est au départ moins pour son côté revendicatif et politique, que pour son rythme ternaire, répétitif et son obsession pour la trance. "J’étais un jeune DJ, j’étais fan de techno de Detroit, je m’entraînais avec mes platines dans ma chambre et ce qui m’a accroché en premier dans le maloya, c’est le côté transe de cette musique. Même si ensuite, j’ai établi des parallèles entre le discours politisé d’un collectif comme Underground Resistance et les revendications de cette musique longtemps interdite. "

© Romain Philippon
Jérémy Labelle.

Passionné par le rythme ternaire du Maloya, qu’il s’amuse à construire et déconstruire, et qu’il élabore comme il composerait une mélodie, Labelle décide en 2011 de s’installer à La Réunion, comme un besoin de se rapprocher de ses inspirations musicales, mais aussi de ses origines sociales, à la recherche de son identité dans un monde encore imprégné des restes du colonialisme. C’est sur l’île, au milieu de ce mélange vibrant de population et de religions, de cette flore étouffante et baignée par les différentes musiques issues de l’Océan Indien, qu’il se lance dans la composition à temps plein. Il multiplie les projets, comme le duo Kaang avec le chanteur sud-africain Hlasko qui se produit aux Transmusicales de Rennes en 2015, il compose des bandes son pour des spectacles de danse, réalise deux ciné-concerts, inspirés de musiques du Niger, sur des films de l’ethnologue Jean Rouch, reçoit le Prix des musiques de l’océan Indien, tout en s’attaquant à son deuxième album Univers-île qui signe son entrée sur le label InFiné. Un disque, encensé par la critique, où s’invitent plusieurs légendes du Maloya comme Zanmari Baré ou Nathalie Natiembé, où Labelle impose son identité sonore, où sa musique se fait plus symphonique, plus ouverte sur le monde, pendant que Labelle interroge tous les sujets qui lui tiennent à cœur : l’identité, les racines, la généalogie, les musiques traditionnelles, les explorations électroniques, l’afrofuturisme, la cosmogonie ou le métissage.

Deux ans après la magie d’"univers-île", le producteur, revient avec un projet dont il n’osait même pas rêver et la création de son propre orchestre : l’Orchestre univers. "Pour résumer, on m’a prêté l’Orchestre Régional de La Réunion, composé d’une quarantaine de musiciens, que j’ai regardé jouer, écouté attentivement et avec qui j’ai aussi parlé longuement. J’en ai gardé douze, j’ai restreint volontairement l’orchestre à quelques familles d’instruments et c’est comme ça qu’est né l’Orchestre univers, comme l’écriture des morceaux. J’ai enregistré nos conversations, j’ai pris des notes, que par la suite j’ai découpées et intégrées dans les compositions sur ordinateur. "

Fruit de toute cette agitation, le troisième album de Labelle, composé sur mesure pour l’Orchestre-univers, a été ainsi enregistré en live lors de quatre concerts, donnés aux quatre coins de l’île et dans les plus beaux théâtres de La Réunion. Accompagné de l’Orchestre univers, d’un chef d’orchestre invité Laurent Goossaert et du guitariste indien Sontakke, l’album qui revisite trois titres de la discographie de Labelle et propose sept inédits, offre à la musique de Labelle une nouvelle dimension, où toutes les obsessions du producteur se bousculent comme des électrons libres lâchés dans l’immensité de la galaxie. Mélange de musique acoustique et d’effets électroniques, de field recordings et de moments de transe effrénée, de post-Maloya et d’expérimentations technologiques, le disque navigue à loisir entre passé et futur, comme une odyssée sonore qui raconterait une histoire au long terme. Jouant autant avec l’espace que le temps, ménageant espaces de respirations et moments de tension extrêmes, sursauts telluriques comme rêveries romantiques, "Orchestre-Univers" rapproche de plus en plus le travail de composition de Labelle de l’obsession de la répétition orchestré par les minimalistes américains comme Steve Reich ou Terry Riley, tout en offrant au concept de world music la plus belle de ses renaissances.

Patrick Thévenin

- Vidéo Jerémy Labelle avec les élèves de Démos

- Site du label Infiné

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