Samy Thiébault raconte "Awé" et Giulia de Vecchi le festival Villes des Musiques du monde

Samy Thiebault. © Youri Lenquette

Awe marque la fin d'une trilogie pour Samy ThiébaultCaribbean Stories en avait été le versant initiatique, creusant au saxophone ténor les racines des musiques caribéennes tout comme les rêves et les cicatrices de ceux qui les ont vivifiées. Entre inspiration indienne et grande formation, Symphonic Tales optait pour un autre écrin sans rien renier d'une spiritualité coltranienne sans cesse enrichie. Awé ! synthétise, ou plutôt "créolise" ces deux aventures. On y retrouve les Caraïbes, mais avec des accents plus modernes. Dans le même mouvement, le saxophoniste prolonge une certaine fougue orchestrale made in France en convoquant à nouveau cordes et bois. Il réalise aussi un vieux rêve : embarquer avec lui son ami, le pianiste Éric Legnini.

Première étape, Miami, automne 2019. Bénéficiant d'une bourse de la FACE Foundation valorisant les projets franco-américains, Samy Thiébault débarque dans les studios de la Frost University grâce à l'entremise de Brian Bacchus, le producteur de Norah Jones et Gregory Porter : "J'ai travaillé dans l'urgence dès que j'ai eu cette bourse. Un mois et demi d'écriture pour 24 morceaux au départ, c'était un sacré challenge". Challenge redoublé par la qualité de l'équipe réunie avec des cadors de la scène cubano-new yorkaise : le batteur Dafnis PietroManuel Valéra au piano ("Quand il joue, on entend Herbie Hancock, on entend McCoy Tyner"), Yunior Tierry, dernier rejeton d'une grande famille de musiciens cubains, à la contrebasse, ou encore le bassiste José Gola déjà repéré aux côtés de Gonzalo Rubalcaba et Chucho Valdés.

© Youri Lenquette
Samy Thiebault.

 

"Autant je n'ai pas trop aimé Miami avec ses artifices et sa violence capitaliste, autant ces musiciens regorgent d'une énergie peu commune et sans concessions. Ils maîtrisent tout, du jazz le plus traditionnel au plus expérimental, en passant bien sûr par toutes les subtilités des musiques caribéennes. Jouer avec eux, c'était comme danser sur un volcan."

Le trompettiste Brian Lynch, qui a rejoint la dernière mouture des Jazz Messengers à la fin des années 1980, s'avère le parfait point d'appui dans cette aventure tant il partage avec le musicien français la même passion pour les cultures des Caraïbes. Le deuxième mouvement va s'effectuer dans les mythiques studios Ferber à Paris. Après un travail poussé de pré-production avec Sébastien Vidal à la réalisation et Éric Legnini en orfèvre des claviers additionnels et autres chœurs numériques, la jonction s'opère avec la bassoniste Cécile Hardouin qui monte deux équipes : un orchestre de chambre (tuba, cor, basson, hautbois, clarinette, flûte) et un quintet à cordes (contrebasse, violoncelle, alto, violons). Douze titres sont choisis à partir des sessions de Miami qui se répartissaient entre jazz acoustique et jazz électrique.

Au terme de ce périple et d'une quête de soi qui passe d'abord par les rencontres, le saxophoniste est amené à faire plusieurs constats, à commencer par la manière dont évolue son propre jeu. Si Caribbean Stories marquait une sorte de catharsis en la matière ("Ça a cassé les codes du jazz que j'avais intégrés depuis 25 ans", disait-il à l'époque...), Awé ! prolonge une pratique qui privilégie de plus en plus le lyrisme sur la technicité. Même cheminement en somme que Coltrane, la référence suprême, finissant par se dépouiller de certains bagages pour atteindre l'évidence du souffle.

© Youri Lenquette
Album «Awe» de Samy Thiebault.

 

Autre alchimie à l'œuvre, celle d'un "village-monde" propice à un nouveau processus créateur. Bien plus qu'un simple métissage, Awé ! renvoie encore une fois à cette fameuse "créolisation" chère à Édouard Glissant et qui répond, selon le philosophe, au "chaos-monde" auquel il faut substituer "des pensées incertaines de leur puissance, des pensées du tremblement""Le jazz est un inattendu créolisé", poursuivait Glissant, non pas un melting-pot, mais une transformation où l'entremêlement des racines et des expériences crée de l'inédit. Même état d'esprit chez Samy Thiébault : "J'ai pris des éléments divers, musiques caribéennes, jazz moderne, classique, pour tenter un langage nouveau faisant écho à mon aspiration au vivre-ensemble face au système qui nous gouverne" Comment ne pas aussi "créoliser" le monde d'avant et le monde d'après à l'écoute de cet album ? Le monde d'avant où l'on pouvait voyager sans masque, le monde d'après où un avenir à visage humain, jazzé par un troubadour sans frontières, retrouverait à nouveau toute sa force de mobilisation.

Et si Awé ! était aussi synonyme d'espérance ?

Titres joués extraits de l’album Awé de Samy Thiebault :

Baila - Awé - Alma del Sur - Chant du très proche

 

Puis nous recevons Giulia de Vecchi, la programmatrice de la 25e édition du festival Villes des Musiques du monde qui vous propose une playlist de saison  :

© VDMM
Dafné Kritharas.

 

Dafné Kritharas U Stambolu Na BosfaruDafné Kritharas puise son inspiration dans un répertoire né de la convergence des cultures ayant cohabité pendant quatre siècles sous l’Empire ottoman : chants grecs, sépharades, bosniaques, arméniens, turcs… Son 2e album Varka, réunit des musiciens de divers horizons et donne un nouveau souffle à ces chants oubliés.

Bedouin Burger En dessous des roses, Taht el WaredLe duo Lynn Adib et Zeid Hamdan (Liban) est né sur la toile, avec le jazz, la musique arabe et l’underground en toile de fond.

Omar Pène et le Super diamono de Dakar Cop Climat 1 à lire sur RFI Musique. Dans son nouvel album Climat, sorti ce mois-ci, le "baobab de la musique sénégalaise", Omar Pène, âgé de 65 ans et leader du mythique groupe Super Diamono, alerte sur les menaces liées au réchauffement climatique.

Titi Robin & Roberto Saadna Por primera vez (CD Un ciel de cuivre). Depuis 30 ans, Titi Robin navigue aux confluences des cultures tziganes, orientales et européennes. Dans les années 1990, son spectacle Gitans, avec entre autres les Rumberos Catalans de Perpignan, tourna dans le monde entier et ouvrit la voie à une nouvelle vague de musiques tziganes qui perdure encore aujourd'hui. Roberto Saadna, issu du quartier gitan Saint-Jacques de Perpignan et spécialiste réputé de la rumba catalane, était membre de cet orchestre. Titi invitera ensuite régulièrement ce guitariste et chanteur très subtil, imprégné d’une forte culture méditerranéenne, pour ses autres projets discographiques, de Un ciel de cuivre à Kali Gadji. Ils se retrouvent aujourd’hui en duo sur scène en toute complicité.

Denis Cuniot Doïna Banatulul, une friandise yiddisho-klezmer.

© BB
«Taht el Wared», En dessous des roses, du groupe Bedouin Burger.