Session Live croisée entre Katerina Fotinaki et Gaspar Claus

Katerina Fotinaki, Gaspar Claus et Basile3 à RFI. © RFI/Laurence Aloir

Katerina Fotinaki présente son nouvel album Mixology (Label : Klarthe Records)

Après sa longue collaboration avec Angélique Ionatos, disparue en 2021, après son album personnel Tzitzikia, Katerina Fotinaki dévoile maintenant une facette inédite de son univers musical et poétique. Mixology : comme si elle préparait un cocktail, dont la saveur découle du mélange de ses composants, Katerina Fotinaki sort du périmètre de la chanson poétique grecque, pour réunir avec une grande liberté, avec puissance et élégance, des ingrédients insolites à travers les langues, les styles et les époques. Qu’il s’agisse de compositions originales ou de reprises et métamorphoses inattendues, le fil conducteur demeure la force du verbe poétique, qu’il soit français, anglais ou grec. Pour garantir l’unité de ses compositions, en plus des voix, elle interprète aussi l’ensemble (ou presque) des instruments.

© Klarthe Rd
Katerina Fotinaki.

 

Mixology, pourquoi ? Par Katerina Fotinaki

« J’éprouve, depuis que je fabrique de la musique, une difficulté à répondre à cette question récurrente : ‘quel est le genre de votre musique ?’ Si je devais alors y répondre absolument quelque chose, je le faisais par périphrases, avec beaucoup d’astérisques et des ‘oui, mais’. En tant que grecque en France, j’ai été classée dans la catégorie des Musiques du monde ; cela a même pu provoquer des malentendus amusants, puisque le public de festivals où j’étais invitée, s’attendait souvent à entendre du bouzouki et du sirtaki, tandis que moi, je leur proposais des mises en musique de poèmes de Odysseus Elytis ou de Dionyssios Solomos. Lorsque j’ai commencé́ à travailler sur des poésies en d’autres langues, sur des poètes anglais tels que William Blake, des poétesses américaines comme Edna St. Vincent Millay ou françaises comme Louise Labé, et à m’inspirer de musiques d’autres périodes ou styles – médiévale, contemporaine, blues, jazz, punk – j’ai alors compris qu’il était définitivement vain d’essayer de répondre à la question.

Pourtant, je l’entends bien cette question, et le besoin d’où elle découle. Pour cela, j’ai décidé d’inviter les auditeurs de ma musique à la considérer de la même façon qu’ils et elles abordent un cocktail : une margarita est une margarita, nous n’avons pas besoin de savoir si elle est composée de tequila ou de brandy, de citron ou de citron vert. Un mojito est un mojito, nul ne commande un rhum avec glace pilée, sucre de canne, citron vert, menthe poivrée et eau gazeuse.

Ainsi, pour les pièces de ce disque. Certaines viennent d’un mélange d’ingrédients différents qui proviennent d’un besoin profond d’expression : une expression que seuls ces ingrédients pouvaient servir. D’autres pièces sont d’un seul tenant, comme un whisky sec. D’autres constituent toute une histoire avec un début, un milieu et une fin, avec de nombreux ingrédients distincts et des ruptures stylistiques, tel un B52 en trois couches clairement visibles, dans une véritable narration gustative. L’ensemble du disque, avec ses multiples visages, a pour ambition de véhiculer quelques sensations, indépendamment de la langue, du style, de l’instrumentation, de l’époque dont datent certains ingrédients : d’éveiller des souvenirs et de mobiliser l’imagination.

Tel un nouveau cocktail que l’on nous fait goûter sans nous dévoiler par avance ce qu’il y a dedans. Afin de préserver l’unité du disque, j’ai relevé le défi de l’enregistrer seule, en jouant notamment tous les instruments, à l’exception de quelques pièces, enrichies par la participation de Evi Filippou et de Gaspar Claus»

Voir la vidéo de Katerina Fotinaki Cachés dans cet asile

© Sylvain Gripoix
Gaspar Claus.

 

Puis, nous recevons Gaspar Claus pour la sortie de Tancade (chez Infiné)

Le violoncelle, un instrument d’un autre âge juste bon à crisser sous les lustres vieillots d’un salon de musique bourgeois ? Ce genre de (triste) cliché ne résiste pas une seconde face à Gaspar Claus. Transportant son instrument fétiche, tant de fois enlacé, dans des univers très différents – jazz contemporain, électro, bande originale de film, postclassique, néo-flamenco, pop, ambient, chanson d’ici ou musique d’ailleurs – ce musicien résolument aventureux lui confère une éclatante modernité et en révèle l’incroyable richesse expressive. Depuis qu’il gravite à travers la planète des sons, avec une totale disponibilité d’oreille et d’esprit, il s’est déjà illustré aux côtés de Rone, Jim O’Rourke, Barbara Carlotti, Bryce Dessner, Arandel, Matt Elliott, Keiji Haino, Peter von Poehl ou encore Serge Teyssot-Gay. Aucune frontière ne l’arrête, aucune convention ne le freine. Récemment, il a fondé avec les violonistes Carla Pallone et Christelle Lassort, le trio de cordes ultra sensibles VACΛRME, ainsi que Violoncelles, pièce live pour un ensemble de six violoncellistes jouant en cercle sur le plateau. Inspirée du Journal de Nijinski, une création très prometteuse se trouve également en cours de développement avec Matthieu Prual et Denis Lavant.

Trouvant encore du temps et de l’énergie pour gérer Les Disques du festival permanent, son label à l’horizon illimité, Gaspar Claus franchit à présent un cap symbolique important en faisant paraître son premier véritable album solo – hors bande originale de film. Intitulé Tancade, l’album paraît chez InFiné, label au catalogue duquel se trouvent déjà deux superbes albums – Barlande (2011) et Al Viento (2016) – enregistrés par le jeune homme avec son père, le grand guitariste de flamenco Pedro Soler. Il succède à l'EP Adrienne, sorti début juin (également chez InFiné), qui propose quatre morceaux ne figurant pas sur l’album. Amorcé en 2017, dans un petit village du Lubéron, le processus créatif – de longue haleine – s’est conclu en février 2021 dans le studio de David Chalmin, excellent ingénieur du son/producteur et partenaire musical de longue date. Le maestro sonore Francesco Donadello (Thom Yorke, Johan Johansson), conquis par l’album, a réalisé le mastering dans son studio berlinois.

Tout du long, Gaspar Claus a trouvé en Alexandre Cazac, boss d’InFiné, « un allié essentiel, au niveau de la direction artistique autant que du soutien moral ». Entièrement (ou presque) instrumental, Tancade contient au total onze morceaux. La plupart proviennent des sessions réalisées entre 2017 et 2021. Résultant d’une élaboration lente et minutieuse, parfois douloureuse, l’ensemble – de haute intensité – s’écoule pourtant avec une remarquable fluidité. Frotté avec un archet, pincé, frôlé, heurté, caressé, bousculé, transfiguré à l’aide, parfois, de pédales d’effets, le violoncelle est l’unique instrument de musique utilisé dans l’album, mais il est utilisé de si inventive et suggestive manière qu’on a plutôt l’impression d’entendre déferler une myriade d’instruments à cordes, chacun pourvu de riches potentialités harmoniques, rythmiques ou mélodiques. « J’aime bien l’idée qu’un album apporte un moment de pause à l’intérieur d’un présent plutôt oppressant actuellement » confie Gaspar Claus.

© InFiné
Gaspar Claus, Tancade.

 

Dès le morceau inaugural Une île, enveloppé d’un puissant éclat auroral, l’on est emporté – très loin – hors du quotidien par une musique à la fois majestueuse et aventureuse, houleuse et radieuse, rêveuse et rigoureuse. Annihilant toute velléité de catégorisation, elle évoque une musique de chambre en suspension dans la quatrième dimension, la bande originale d’un film d’aventure intérieure ou encore l’étrange folk d’un peuple inconnu. Ardente et mouvementée, irriguée par une mélancolie insondable, la traversée s’achève avec Mer des mystères amoureux. Tout en subtils frémissements et glissements, ce morceau prend peu à peu le large et fait poindre la lueur d’une nouvelle aube.

Se détachent également Une foule, ample mélopée dont les vagues renversantes inondent le cœur d’une émotion profonde, 2359, composition sautillante et scintillante qui flotte irrésistiblement en tête, ou encore Aux confins, sinueuse ballade crépusculaire à la gravité si légère. Offrant une échappatoire enchantée à la dureté ordinaire du réel, Tancade arbore en pochette une superbe photo de la plage qui lui donne son titre – une plage difficile d’accès, presque sauvage, à laquelle Gaspar Claus est extrêmement attaché. Dans un (très beau) texte accompagnant l’album et faisant écho à la pochette, il évoque une île habitée par une petite communauté hédoniste. Des êtres qui forment cette communauté, il écrit notamment : « Ils n’ont donné de sens à rien. Ils baignent dans leur monde, ils sont traversés par leur monde ». Suivons leur exemple et ne cherchons surtout pas à donner trop de sens à la musique jaillissant de Tancade. Immergeons-nous plutôt dedans, laissons-nous simplement traverser par elle : le ravissement n’en sera que plus grand.

Tires Interprétés au grand studio

 Death by water / Les enfants dans le champs Live RFI Katerina Fotinaki

 Une Foule Live RFI Gaspar Claus voir la vidéo

 Kiss Off (Punk Meeting Rebetiko), extrait de l’album Mixology de Katerina Fotinaki, d’après un titre de Violent Femmes voir la vidéo

 MDMA Mer des Mystères amoureux, Live RFI Gaspar Claus

 Europe Live RFI Katerina Fotinaki

 Où vas-tu petit navire avec ce temps Live RFI où Gaspar Claus et Katerina Fotinaki rendent en hommage à Angélique Ionatos, artiste grecque disparue le 7 juillet 2021, avec ce titre composé par Katerina pour Angélique, avec sa voix off (parlée) dans l’intro .

© RFI/Laurence Aloir
Gaspar et Katerina sortent du grand studio de RFI.

 

Musicien.nes : 

Katerina Fotinaki, guitare voix

Gaspar Claus, violoncelle

Basile3, machines

 

Son : Benoît Letirant, Mathias Taylor

© Michel Cavalca / Julie Carretier
Angélique Ionatos et Katerina Fotinaki.