Le gnawa funk oublié d’Attarazat Addahabia & Faradjallah

L'album "Al Hadaoui" du groupe Attarazat Addahabia & Faradjallah. © HABIBI Funk Records

Enregistré au Maroc au début des années 1970, l’album Al Hadaoui n’avait jamais été commercialisé. Conçu à une époque où le royaume chérifien voyait débarquer une partie de la jeunesse occidentale en quête d’exotisme altermondialiste, ce souvenir musical du groupe Attarazat Addahabia & Faradjallah enfin disponible appartient à cette catégorie de disques pionniers qui cherchaient à faire dialoguer les cultures sans restreindre le champ d’exploration.

La musique prend parfois l’allure d’un terrain d’enquête excitant, avec une dimension ludique qui complète l’aspect historico-artistique. C’est d’autant plus vrai quand les diggers sont à la manœuvre des mélomanes mi-archivistes mi-archéologues qui remontent à la surface des disques oubliés et reconstituent, pièce après pièce, le puzzle géant du planisphère musical des dernières décennies.

Cette fois, le point de départ du projet était inhabituel, puisqu’il ne s’agissait pas d’un vinyle déniché au fond d’un bac poussiéreux, mais de bandes magnétiques, c’est-à-dire le support initial sur lequel une session avait été enregistrée, avec pour seule mention "Faradjallah".

Il n’y avait pas de quoi dissuader Jannis Stürzt, séduit par "le mélange de sonorités gnawa jouées avec des influences et une instrumentation occidentales" et qui ne ressemble à rien d’autre.

Avec son label Habibi Funk, le deejay producteur allemand avait déjà remonté la piste du chanteur marocain Fadoul (aussi écrit Fadaul), pour sortir en 2015 l’album Al Zman Saib de cet amateur de James Brown décédé en 1991.

Le mystère de la bande magnétique "Faradjallah"

Résoudre la nouvelle énigme de ces bandes mystérieuses a conduit tout droit à Casablanca, dans un de ces lieux qui tient autant de la gargote que de l’atelier de réparation de télévision, et dont s’occupe celui qui était recherché, Abdelkebir Faradjallah, 77 ans.

Formé aux beaux-arts et entre autres à la peinture, il monte à la fin des années 1960 un groupe avec l’intention de mettre l’accent sur la culture gnawa pour la faire découvrir à ses compatriotes, à une époque où ces racines afro-marocaines ne sont pas en vogue.

La formation, baptisée Atarazat Addahabia, compte jusqu’à quatorze membres, tous issus de la même famille. Sa notoriété se développe à l’échelle locale, alimentée par des live interminables – jusqu’à douze heures, raconte-t-on !

L’étape suivante devait se dessiner en toute logique en 1973 au studio du label Boussiphone, l’un des acteurs majeurs de la scène musicale marocaine qui disposait même d’une presse pour ses 33 tours et 45 tours. L’entreprise familiale, dont le slogan était "Boussiphone, source de l’art musical", avait pour réputation de donner sa chance à tous ceux qui souhaitaient la tenter.

Mais pour des raisons dont plus personne ne se souvient aujourd’hui, le processus n’est pas allé à son terme, et les bandes sur lesquelles figurent les huit morceaux de l’album Al Hadaoui d’Atarazat Addahabia & Faradjallah n’ont jamais été exploitées en vinyle.

Al Hadaoui, les influences multiples d'un album au temps de la marocanisation

Enregistrées au moment de la "Marocanisation", train de mesures prises pour que l’économie du royaume soit davantage aux mains de ses ressortissants dont l’impact sur la filière musicale s’est avéré préjudiciable à certains égards, ces chansons témoignent d’une période où les influences se télescopent dans les esprits créatifs de la jeunesse locale.

De nombreuses rock stars (The Rolling Stones, Jimi Hendrix, Jim Morrison…) débarquent au Maroc ces années-là, entrainant avec eux la génération hippie vers cette destination aux portes de l’Europe qui fait figure de première étape vers l’Inde, sur fond de paradis artificiels. Sur le plan musical, on assiste à un réveil et une valorisation des genres issus de la tradition que quelques groupes (Nass El Ghiwane, Jil Jilala) adaptent avec réussite au courant folk très à la mode. En parallèle, la scène afroaméricaine exerce aussi une sorte de fascination qui s’entendait chez Fadoul et bien sûr surtout dans le répertoire de Vigon, le soul man parti faire carrière en France où il obtient un joli succès à la fin des années 1960 (réapparu en 2012 dans l’émission télé The Voice).

Il y a tout cela dans Al Hadaoui, qui contient des versions différentes de certains titres parus sur l’album de Fadoul – les deux hommes évoluaient dans les mêmes cercles – mais dans un registre moins basé sur l’énergie. Lorsque la guitare électrique jouée à la façon de Carlos Santana rencontre le cliquetis des karkabous, le décor est planté, et tant pis si les chœurs féminins ne sont pas en stéréo ou si la qualité générale de l’enregistrement est loin d’avoir les standards requis.

L’essentiel est ailleurs, dans les arrangements, l’orchestration, le jeu des percussions et ces morceaux à double détente comme Albaki ou Chama’a qui démarrent sur un schéma de ballade puis s’accélèrent tout à coup. On y croise aussi Aflana, version de Tout l’amour (Passion Flower) elle-même dérivée de la Lettre à Élise de Beethoven, et en guise de conclusion une adaptation-digression du Petit Gonzales, deux chansons dont Dalida s’était emparée au début de sa carrière en France. Ces relectures rappellent la popularité dans les pays arabes de la star franco-italienne née en Égypte.

Attarazat Addahabia & Faradjallah Al Hadaoui (HABIBI Funk Records) 2019