Waga Festival, patrie des musiques intègres

Kayawoto au festival Waga Hip Hop, octobre 2021. © RFI/Bertrand Lavaine

Rendez-vous majeur des musiques urbaines sur le continent depuis plus de deux décennies, le Waga Festival organisé du 20 au 31 octobre à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, a mis en lumière quelques-unes des valeurs montantes de la scène locale, à l’image de Kayawoto.

Minuit passé. La température avoisine encore les 30 degrés à Ouagadougou. Tout au bout d’une de ces rues cabossées aux allures de terrain vague qui laisse mal deviner que l’on se trouve en milieu urbain tant les habitations sont espacées, dans une obscurité à peine réduite par les reflets du ciel sur la terre ocre, le mot “sonorisation” inscrit sur une vieille camionnette en stationnement indique que le but est proche.

Quelques mètres plus loin se dresse une petite bâtisse devant laquelle rodent trois chiens jaunes efflanqués. À l’intérieur, une télé crache les commentaires d’un match de foot européen. Une fois franchie l’entrée du local dans lequel les gardiens avachis somnolent, quelques paires de chaussures attendent au pied d’une porte insonorisée. Derrière, Assy est en train de répéter studieusement avec ses musiciens pour mettre la dernière main à son concert qui a lieu le surlendemain dans le cadre du Waga Festival.

Pour la jeune chanteuse de 23 ans originaire de Bobo Dioulasso, issue d’une famille de griots et fille d’un musicien envoyé faire ses études à Cuba dans les années 1980, cette première scène significative sera l’occasion de présenter une partie de l’album qu’elle s’apprête à enregistrer. Son répertoire illustre "la diversité des couleurs musicales du Burkina Faso", avec une touche latine, explique son producteur Ali Diallo – impliqué en 2013 sur l’album Afrikan Kouleurs du rappeur Smarty récompensé par le Prix Découvertes RFI –, qui souhaite mettre à profit son expérience pour "développer la scène émergente" de son pays.

Génération montante

Waga Hip Hop, le festival qu’il a fondé en 2000 et fait partie des pionniers sur le continent dans le champ des musiques urbaines, s’est depuis rebaptisé Waga Festival, même si le rap demeure dans son ADN. La nouvelle appellation colle davantage à la réalité de la programmation, à l’image de cette 22e édition installée pour la deuxième année consécutive en plein air sur le terrain autour d’une salle de cinéma de la chaine française CanalOlympia, dans un quartier populaire de la vaste capitale. Pour informer la population, des crieurs publics ont fait la publicité de l’événement, accessible à tous puisque gratuit.

© RFI/Bertrand Lavaine
Toksa au festival Waga Hip Hop, octobre 2021.

 

Quelques heures avant le coup d’envoi, le 29 octobre, Toksa est arrivé pour le soundcheck. À charge pour lui de clôturer la première des trois soirées… du moins avant que l’organisation, en raison d’aléas d’ordre technique et humain, ne repousse son set au jour suivant ! Le rappeur de 26 ans fait partie de la génération montante, qui franchit les étapes à un rythme différent de celui de ses aînés. Il faisait ses débuts en live il y a seulement dix-huit mois au Cenasa, le Centre national des arts du spectacle et de l’audiovisuel dirigé par le chanteur Zédess. "J’étais comme un robot, concentré. Il ne fallait pas rater une virgule", se rappelle-t-il. Sa valeur ajoutée ? Il se produit avec un groupe, et non un DJ qui envoie les sons.

L’équipe a aussi pris part à son premier album, Volontaire, qu’il n’a pu défendre dans la foulée contrairement à ce qu’il imaginait, en raison du Covid-19. Mais le travail effectué avec ses musiciens durant le confinement a porté ses fruits début 2021 lors du Soko Festival à Ouagadougou : lauréat du tremplin, il a bénéficié d’une invitation pour jouer en septembre dernier au Festival international de musiques universitaires (Fimu) de Belfort ainsi qu’en région parisienne. "Ici, je ne suis pas une super star mais il y a des gens qui me connaissent. Pas là-bas. Je devais prendre le micro et faire mes preuves. Et quand on voit que le public réagit positivement, ça rassure", relève l’auteur de L’ayan (l’argent en argot local), un de ses premiers freestyles mis en ligne en 2016 et suivi par La go la parle.

Kayawoto, le roi du Maouland

En termes d’abonnés (près de 500 000) et autres followers sur les réseaux sociaux, Kayawoto occupe aujourd’hui une place en pôle position qui faisait de lui la star de cette édition du Waga Festival. Ce soir-là, il se produira d’ailleurs aussi dans un autre lieu : l’homme est très demandé, et son organisation millimétrée lui permet d’honorer ses engagements multiples. L’observer s’apparente à regarder une tornade se déplacer. Toujours en mouvement. Au volant de son imposant véhicule, il prend le temps à chaque feu rouge qui jalonnent les grandes artères de Ouaga de saluer tous ceux qui le reconnaissent. Et ils sont aussi nombreux que jeunes.

Avec sa couronne sur la tête, le roi du Maouland ne passe pas inaperçu. Ce royaume imaginaire peuplé de Maoulandais évoque la "Chine" et les "Chinois" de DJ Arafat, mais Kayawoto assure qu’il n’en est rien ; son modèle vient plutôt du Mogho Naba, ce chef traditionnel de l’ethnie Mossi, "un homme de paix, qui soutient la culture, donne de la force à tous", assure-t-il. Né en 1995 en Côte d’Ivoire, le rappeur burkinabè a dû travailler très jeune pour aider sa famille à subvenir à ses besoins. Pudiquement, il parle d’"aventure" pour faire référence à cette période qui débute à treize ans. La réalité ? Les mines d’or à la frontière du Niger, avec tous ses drames liés aux accidents ; la maçonnerie, la restauration, la mécanique, au Ghana ou au Togo.

Chaque fois qu’il peut, à partir de 2014, il "investit" en se payant une séance de studio. "Quand j’étais petit, j’avais trois rêves : être footballeur, artiste ou soldat. Faire la fierté du pays, le défendre", explique-t-il. Grâce à la compilation Sang Neuf en 2018, il sort de l’ombre et séduit un producteur local qui l’accompagne pour donner une dimension plus professionnelle à sa passion. Quelques titres et un album plus tard, il incarne "le rêve américain en Afrique".

Son ascension est telle qu’il dispose des moyens pour tourner le clip du récent Foyinga au Japon, en Algérie, à Dubaï… Montrer ostensiblement sa réussite, avec tous les clichés bling-bling, n’est pas pour autant dénué de fondement à ses yeux : "C’est une manière de dire à mes frères de ne pas se sacrifier en traversant le Sahara et la mer pour l’Europe. J’appelle la jeunesse à travailler en Afrique. Beaucoup disent qu’il n’y a plus d’espoir ici mais pourtant c’est le contraire. Si je vis comme ça au Burkina, tout le monde peut y parvenir." Dans ses propos, il flotte un curieux parfum, comme une synthèse paradoxale, à la fois fidèle par son patriotisme africain et totalement opposée par son matérialisme à la pensée de Thomas Sankara, figure inaltérable du pays des hommes intègres. Autre époque, autre idéal.