IDRISSA DIOP

Parmi les artistes africains établis à Paris, Idrissa Diop est peut-être celui qui a participé aux projets les plus divers : de Sixun, son groupe formé avec Paco Séry, à Higelin, en passant par Lavilliers, Manu Dibango, Santana ou St Germain. Fidèle parisien, ce touche-à-tout est pourtant allé outre-Atlantique pour produire son dernier album.

Longue silhouette ceinte par une veste de cuir noir égayée de motifs colorés, casquette sombre vissée sur la tête, un ouvrage de Sénèque à la main : Idrissa Diop est paré pour défendre son dernier album, réalisé à Philadelphie dans l'écurie d'Hendel Tucker (Fugees, Daddy Nuttea, Denis Brown, …). Un album de rencontres musicales et artistiques où se croisent presque tous les genres musicaux. Ce Parisien d'adoption est venu revendiquer son droit au mélange, un art qu'il a voulu pratiquer jeune. De la musique latino qui influence son enfance sénégalaise aux fusions de l'afro jazz, qui deviennent durant les années quatre-vingt la signature de Sixun, en passant par ses percussions aux côtés de Lavilliers, Higelin ou Saint Germain, le chanteur-percussionniste multiplie les rencontres. Né en 1951, Idrissa Diop a fait ses débuts très jeune dans les clubs de Dakar, puis au sein du groupe Tabala avec Seydina Insa Wade et Oumar Sow. Depuis, il tisse petit à petit son patchwork musical entre jazz, rock, funk, rythmes afro-cubains et hip hop. Carlos Santana a été séduit par son avant-dernier album Yakar, où Diop cristallisait toutes ses influences et lançait un appel d'union, en créole et en Français, aux Africains et Antillais. En 2002, le célèbre guitariste l'avait invité à lui écrire deux titres et à partager sa scène. Un premier pas vers l'outre-Atlantique.

Vous vous dites "homme à la rencontre du monde", où peut-on vous croiser le plus souvent ?
On peut me rencontrer partout, je suis universaliste ! Je suis né au Sénégal, mais je vis en France depuis 28 ans. Je viens d'ailleurs d'obtenir la double nationalité et j'en suis très fier et heureux. Il y a quelques années, on pouvait me croiser dans des clubs parisiens où suinte l'humidité. Toutes ces expériences m'ont permis d'avoir une grande ouverture artistique et une culture musicale vaste. Je ne veux pas être figé dans une musique ethnique. En Afrique, beaucoup de portes sont fermées. Au Sénégal, souvent, après mes concerts, je finissais au poste de police. Là-bas, dénoncer un dysfonctionnement revient à être un opposant. Moi, je ne suis pas un opposant à qui que ce soit. Je veux juste dénoncer l'injustice. Comment se fait-il que l'Afrique s'appauvrisse quand nos dirigeants s'enrichissent ?

La musique vous a pourtant été transmise en Afrique ?
J'ai commencé à l'âge de huit ans dans mon village de Malicka, à l'Est de Dakar. Mon grand-père m'a offert mon premier tambour et m'a dit : vas transmettre. Je ne savais pas ce que transmettre voulais dire. Il ne m'a laissé aucune explication. Dès que je rentrais de l'école, je me jetais sur l'instrument. A 14 ans, j'ai monté mon propre groupe, le Rio Orchestra, qui reprenait des titres latins puisqu'à cette époque, on écoutait que de la musique afro-cubaine au Sénégal. Mon grand-père avait eu une vision. Il était très fier de moi quand j'ai gagné mon premier radio crochet. Je le remercie de m'avoir donné sans me préciser ce qu'il voulait me donner, c'est une grande liberté. Je n'ai jamais voulu faire de musique traditionnelle, je n'ai rien contre, mais je pense que pour pouvoir transmettre il faut échanger. Si la musique reste enfermée dans une boîte, il n'y aura jamais de transmission. Aujourd'hui, je poursuis cette démarche.

Ce choix de rencontres tout azimut a parfois été difficile pour vous ?
Ce choix a été très, très difficile parce qu'il y a quelques années, il fallait privilégier la musique traditionnelle avant toute forme de métissage, comme l'on fait Thione Seck, Youssou, Omare Pene, … J'adore leur musique, mais moi je ne sais pas faire cela. J'ai besoin de mélanger. J'ai pris des risques pour monter des groupes comme Sixun avec Paco Séry. On a été beaucoup critiqués pour avoir fusionné le jazz-rock et la musique africaine. Tout cela ne nous pas empêché de faire trois albums et plus de 400 concerts. Malgré les critiques, je continue à revendiquer le mélange entre rock, jazz, hip hop, r'n'b, reggae… C'est pour relever ce genre de défi que j'ai voulu être musicien.

L'idée de ce dernier disque vous serait venu sur l'île de Gorée d'où sont partis les esclaves au Sénégal ?
Tous les ans, des milliers d'Afro-américains viennent en pèlerinage sur leurs racines à Gorée. Beaucoup se mettent à pleurer en réalisant qu'ils viennent de là. J'ai voulu faire le boomerang : être un Sénégalais qui visite les Américains. C'est comme ça que j'ai atterri chez Hendel Tucker à Philadelphie. J'étais comme un griot qui arrive dans un village : tous les musiciens de la ville étaient au courant que j'étais arrivé. Je chantais en wolof, ils ne comprenaient rien, mais l'émotion passait. J'ai traduit chaque chanson, on a travaillé dans cette perspective d'échange. Le studio était toujours plein à craquer, parfois jusque tôt le matin.

Entre toutes vos expériences et mélanges, comment gardez-vous votre propre identité, votre secret ?
Pour ne pas tomber dans la confusion, il faut une grande sagesse et surtout une grande sincérité. Quand on fait des mélanges, parfois on se trompe, on chute, mais il ne faut pas avoir peur car c'est dans l'erreur qu'on apprend. Mes erreurs m'ont permis de progresser et de faire beaucoup de choses que j'aime aujourd'hui. Demain, je pense encore approfondir cette veine en chantant plus en Français, tout en visitant l'Espagne et l'Inde, sans jamais me perdre.

Idrissa Diop Experience (AZ/Universal) 2004