Belmondo sous influence

Frères Belmondo © DR

Les frères Belmondo, pointures du jazz hexagonal, rendent hommage au musicien américain Yusef Lateef et l’invitent sur un double album, Influence, assorti d’une tournée internationale. A 84 ans, l’ami de John Coltrane partage le goût des autres ... et de la transgression, avec les duettistes français.

Dans le milieu du jazz français, on connaît bien les frères Belmondo. Un peu moins leur invité de marque sur leur nouvel album Influence. Le saxophoniste Yusef Lateef est d’abord un bluesman, un artiste ancré dans sa condition de noir américain. Né dans les années 20, le jazz est son berceau, la musique sa sortie de secours, la foi, sa raison de (sur)vivre. Rappelons que jusqu’en 1965, les "nègres" n’ont aucun droit dans la plus grande "démocratie" du monde. A moins de trente ans, Yusef Lateef se convertit à l’islam. Il ouvre cette voie, et ce n’est pas la seule qu’il fera entendre. Sa spiritualité, il l’exprime aussi en introduisant l’usage de la flûte traversière et d’instruments extra-européens dans le jazz. Un enseignement qu’il recevra au Nigeria durant quatre ans. Interprète d’avant garde il est également compositeur. Il découvre l’écriture d’Arnold Shoenberg en 1948, devient docteur es-musique en 1959 (avant Duke Ellington), et compose des sonates pour piano, deux symphonies, des oeuvres pour saxophone ... une écriture somme toute classique ! Classique oui, mais comme on a pu l’écrire à l’époque de Fauré, Poulenc, ou Debussy ...dans un esprit d’extrême ouverture dans l’interprétation. 

C’est donc tout naturellement que Yusef Lateef a accepté la proposition de Lionel et Stéphane Belmondo après avoir écouté l’Hymne au soleil où les deux jazzmen réinterprétaient les oeuvres de Lili Boulanger (1893-1918), de l’organiste Maurice Duruflé (1902-1986) et de Gabriel Fauré. 

Tandis que Stéphane Belmondo est à la trompette, Lionel fait la paire avec Yusef Lateef, au sax tenor et soprano et à la flûte alto. Maître d’oeuvre du projet, Lionel Belmondo n’a perdu ni l’enthousiasme, ni l’accent du sud avec le succès. Il vient de quitter Yusef Lateef reparti aux Etats-Unis, il est extatique.

Vous rendez hommage à Yusef Lateef en revendiquant clairement son influence puisque c’est le titre de l’album ?C’est d’abord quelqu’un qui a créé son propre label, YAL, qui compte 80 disques. Tous les gens que ça intéresse peuvent commander les albums de Yusef Lateef sur son site. C’est un choix dans lequel on se reconnaît puisque nous avons créé notre propre label b-flat pour mener à bien nos projets avec notre distributeur Discograph. C’est le prix de la liberté, parce qu’il n’y a pas de liberté sans culture.
Influence, c’est effectivement le titre. Il fait parti de ces gens qu’on respecte depuis toujours. Mais aujourd’hui l’influence est mutuelle. Nous sommes influencés par Yusef, Yusef est influencé par nous. Il vient de repartir aux Etats-Unis avec le disque de la 2ème symphonie de Rachmaninov !

C’est cet échange qui est exprimé dans le double album, puisqu’il y a un disque de compositions écrites par Lionel Belmondo et Christophe Dal Sasso, et un second à partir des compositions de Yusef Lateef ?
Le concept de l’album résume toute cette démarche. Mais il ne devait y avoir qu’un disque ... On a commencé avec Christophe, mon deuxième frère, qui a composé pour Yusef. On travaille sur Final un logiciel de musique. Comme Nadia Boulanger et Poulenc ou Stravinsky, on se met autour de la table, on dialogue, on s’affronte, on s’engueule. Pour l’album, on a retenu Shafaa, cela veut dire intercession en arabe, Christophe a également écrit une suite pour Yusef, Influence (17 minutes). On se connaît depuis qu’on a quatorze ans. Je voulais que l’album porte le nom d’une de ses compositions. Il est intègre, jamais il n’irait cachetonner pour la Star Ac.

En tout ce sont cinq morceaux, pétris de vos influences de la musique du début du XIXe  et XXe siècle français, et bien-sûr de Coltrane, Gil Evans, Wayne Shorter ou Bill Evans. Mais vous avez également travaillé à partir des compositions de Yusef Lateef !
Sans savoir comment il jouait ... à 84 ans. On a repris Morning et Métaphor issu de son premier album jazz mood. Egalement Iqbal, une ballade écrite pour sa fille. Il y a un seul exposé dans le morceau et j’ai choisi de développer un deuxième exposé, comme je le fais avec les Français du XIXe, Fauré ou Boulanger. Pas question de faire du passéisme. C’est le lien entre le passé et le présent qui nous intéresse. C’est un morceau dédié à sa fille qui un matin ne s’est pas réveillée. Je pleure à chaque fois.

Et le titre Brother John ?
Coltrane bien sûr que j’adore et que Yusef a côtoyé puisqu’il fait partie des gens qui ont tenté de le sortir de la drogue avec la prière. Coltrane est mort mais il nous a laissé Love Suprême.
Et puis cadeau, Yusef nous a amené deux compositions : Le jardin, hommage à la France et An afternoon in Chatanooga qui est le nom de sa ville natale.

Comment s’est passé le passage du rêve à la réalité ?  
Six mois avant de rentrer en studio, il a retravaillé le haut-bois qu'il n’avait pas joué depuis 11 ans. Les deux derniers concerts, dont celui de Toulouse, il s’est levé, il a joué debout. Un solo d’un quart d’heure sur le ténor. Partout il a rappelé que l’enjeu n’est pas le jazz, mais la musique. C’est ça la création.

Que garder de cette rencontre ?
Un album qui fera date et puis le sentiment partagé par tout l’orchestre de savoir pourquoi on joue cette musique, pourquoi on est là. Je n’ai que le choix de continuer avec lui.

Belmondo Yusef Lateef Influence (b-flat/Discograph) 2005

Tournée 2006 : Mars : en France avec tout l’orchestre et en Sextet en Israël (Tel Aviv en club et sur un festival à Jérusalem)
Juin : tournée aux Etats-Unis et Canada avec l’Alliance française.