Le jazz métis de Meddy Gerville

Paris, New York, puis le festival Jazz à Marciac : avec son sixième album Fo Kronm la vi, le pianiste et chanteur Meddy Gerville se donne les moyens de faire découvrir son jazz empreint de rythmes réunionnais au-delà de l’océan Indien, où il s’est déjà fait un nom.

Une longue séance de travail s’achève pour Meddy Gerville et ses musiciens, fraîchement débarqués de l’océan Indien. L’équipe au complet s’était réunie depuis la mi-journée dans l’un des studios de l’Union des musiciens de jazz, au cœur d’un bâtiment industriel de l’entre-deux guerres, devenu un haut lieu de la vie artistique à Paris. Le pianiste réunionnais a déjà des souvenirs musicaux dans cet endroit atypique : c’est là qu’il avait répété, il y a quelques temps, lorsqu’il avait été sollicité par le Paris Jazz Big Band. Cette fois, il est venu pour peaufiner les derniers réglages avant son passage au New Morning, à Paris, le surlendemain.

Le concert a une valeur particulière pour ce musicien de 34 ans : plus d’une décennie après ses débuts en solo, il a enfin l’occasion de voir son nom en haut de l’affiche d’une salle métropolitaine réputée, en particulier dans le monde du jazz. L’événement est double car la soirée sert également de lancement à Fo kronm la vi, son sixième album mais le premier à bénéficier d’une commercialisation au-delà de son île natale. Rompre l’isolement inhérent à sa condition d’insulaire pour s’imposer sur la scène internationale, voilà l’objectif que s’est fixé Meddy Gerville en 2008 afin d’insuffler un nouvel élan à sa carrière. Pour l’accompagner dans sa démarche, il peut compter sur le soutien financier du conseil régional de La Réunion, dont il bénéficie tout comme Ziskakan, Zong, Nathalie Natiembe et Davy Sicard. L’enveloppe de 30 000 euros attribuée à chacun de ces artistes, et reconduite sur trois ans, doit les aider à développer leur "potentiel à l’exportation".

La saveur du terroir

Sans être traditionnel, le répertoire du pianiste-chanteur originaire de Saint-Pierre a gardé la saveur de son terroir : "Toute la partie rythmique est basée sur le maloya et le séga, une musique ternaire de La Réunion avec le groove de chez nous. Après, le jazz entre en jeu en ayant toute la partie harmonique et mélodique. Avec parfois un petit peu de variété dedans, mais je n’ai aucun état d’âme à ce sujet", explique Meddy, conscient que ce dernier ingrédient rend son registre "hétéroclite" et lui vaut certaines critiques. "C’est ma culture, c’est en moi. Je suis issu de ces musiques", revendique-t-il. "J’ai commencé dans les bals, les dîners dansants, les mariages. Donc j’ai appris à jouer et chanter des tubes d’époque, à faire de la variété 'à la feuille' en autodidacte."

 

 

Pour exploiter ces différentes facettes, il avait eu l’idée en 2006 de sortir simultanément deux disques : Ti pa ti pa n’alé était destiné au public réunionnais (avec des chansons créoles), tandis que Jazz amwin (à dominante instrumentale), lui permettait d’exprimer davantage sa sensibilité jazz avec des pointures telles que le batteur Horacio "El Negro" Hernandez (Carlos santana, Dizzy Gillespie…) et le bassiste Dominique Di Piazza (John Mc Laughlin, Bireli Lagrene…). Fo kronm la vi, autoproduit comme les précédents, est la synthèse de cette expérience. Dans son studio situé au Tampon, au sud de l’île de La Réunion, Meddy œuvre en grande partie seul. Il cumule les rôles : s’occupe des claviers, du chant, des chœurs, d’une partie des percussions, mais aussi des arrangements, des prises de son et du mixage. Pour jouer la basse, il a convié à ses côtés l’Antillais Michel Alibo, membre fondateur de Sixun. L’influence de ce groupe référence du jazz français est manifeste à l’écoute de certains morceaux.

D’ailleurs, le pianiste insulaire avait déjà invité Louis Winsberg, guitariste de Sixun, sur son premier opus Réunion Island paru en 1997, peu de temps après son retour de Métropole. A dix-huit ans, son bac en poche, Meddy avait voulu approfondir ses connaissances musicales bien qu’il ait sa place au sein de quelques-unes des formations les plus populaires de son île comme Baster ou Ti Fock. Au Cim (Centre d’information musicale), prestigieuse école parisienne, il s’est découvert une passion pour le jazz qu’il ne connaissait quasiment pas. "J’avais juste écouté un album de Chick Corea mais je ne comprenais rien. Pour moi, c’était une prouesse technique", se souvient-il.

Lorsqu’on lui donne à travailler Anthropology de Charlie Parker, il regarde les accords et les phrases avec de grands yeux stupéfaits. Pourtant, ce nouveau langage lui parle et il se plonge sans retenue dans l’univers de Miles Davis, Wayne Shorter, Max Roach… Il en est sorti transformé, avec au bout des doigts un jazz métis arrivé à maturité qu’il s’apprête aujourd’hui à faire entendre sur le circuit international. Sur son agenda des prochaines semaines figurent des concerts à New York, puis au festival Jazz à Marciac. Des rendez-vous qui comptent.

Meddy Gerville Fo kronm la vi (Muzik Export/Mozaik) 2008
En concert les 1er, 2 et 3 août au festival Jazz à Marciac, en France.