Bojan Z et Julien Lourau, double confession

Julien Lourau © Naïve

A l’automne 1989, ils se rencontraient au Sunset, le club de jazz parisien. Une histoire d’amitié et de musiques venait de naître, en direct. Vingt ans plus tard, le pianiste Bojan Z et le saxophoniste Julien Lourau publient à quelques jours d'intervalle chacun un nouvel album. L’occasion de demander à chacun de parler de l’autre, en toute intimité.

Julien Lourau à propos de Bojan Z

En 1989, on parlait déjà de Bojan sur la scène parisienne. Il avait pour moi quelque chose d’exotique : il s'exprimait encore en anglais, il était yougoslave. Il avait surtout une grande facilité à jouer les standards. D’ailleurs, c’est sur ce répertoire que nous avons commencé à jouer ensemble. Des vieux trucs mais aussi des compositions plus modernes dans le quartet de Marc Buronfosse, qui devint le Bojan Z Quartet après le prix de soliste de ce dernier à La Défense en 1990.

Le déclic s’est produit en répétition lorsqu’il commença à jouer pendant les pauses des morceaux du pays. J’ai été attiré par ce rapport à la musique traditionnelle dont nous avons été coupés en France. Une musique qui prend sa place dans la vie quotidienne, une musique désacralisée dont on peut se jouer. Bojan a apporté l'humour dans ses bagages. C’est ainsi que nous nous sommes vite retrouvés sur une notion qui est devenue fondatrice dans notre relation, mais très dure à partager avec d'autres : le dosage du kitsch ! Quel pourcentage de kitsch êtes-vous prêt à mettre dans votre musique ? Voilà une question capitale pour la jeune génération. 

 

A mon sens son disque-charnière est Koreni, en 1999. Un enregistrement un peu bordélique avec lequel Bojan sortait de la démarche "clean" des premiers albums, même s’il a refait des disques sages par la suite. Une carrière est faite d’allers-retours, de tâtonnements… D’ailleurs, il se lâche de nouveau sur Humus, mais en toute conscience. Bojan y fait parler la poudre sans entraves, tout en restant dans le gai-savoir. On en revient à ce dosage du kitsch !!

Je ne sais pas si un jour nous publierons nos travaux en duo, mais je sais que, comme dans un couple, il ne faut pas essayer de gommer les défauts de l'autre, au risque de s'ennuyer. Toujours est-il que cette collaboration a évolué dans le sens où, dans ce contexte, on doit aller encore plus vers l'autre."Vous n'êtes pas dans une lutte d'ego mais plutôt dans l'entraide" m’a ainsi confié le tromboniste Josh Roseman après le concert à Pleyel en mai dernier. Jouer avec nos projets respectifs, puis en duo, ce soir-là, c’était comme une espèce de consécration de notre amitié. Si on regarde de manière croisée notre production, je pense que nous pouvons en être fiers et je crois que ça donne une vision assez large de ce qu'il était possible de faire à Paris entre 1990 et 2010. Pourvu que ça dure...

Bojan Z parle Julien Lourau

Quand je l’ai rencontré, ce qui a accroché, c’est l'énergie. A l’époque, on côtoyait les mêmes potes… On était de la même génération, on partageait le même intérêt pour l'histoire du jazz et son actualité, et on avait surtout envie d’écrire notre propre partition. D’ailleurs, même si nos univers et parcours étaient bien différents, nous partagions une autre valeur essentielle : le non-conformisme, la capacité à être critique envers la société et le monde. Très vite, j’ai su que j’aurais des choses à apprendre de lui. Pendant que je le renseignais sur la culture des Balkans, il m’informait sur la France, un pays où je débarquais.

Julien est un voyageur, qui n'a pas peur des rencontres, de l'inconnu, et c'est ainsi qu'il a progressé. Une autre de ses qualités est qu’il est un gars têtu et une grande gueule, mais avec beaucoup de finesse. Quand je fais le bilan de sa carrière, je mesure l’évolution tout en me remémorant que tous ses centres d’intérêt actuels étaient déjà là quand il avait dix-huit ans. Julien a juste pris le temps pour les développer. D’ailleurs, il n’a pas tant enregistré sous son nom, mais à chaque fois, cela avait un sens. Comme avec Gambit, une vraie étape, où il éclaire de son point de vue la lanterne du jazz. Néanmoins, l’album qui me touche le plus reste The Rise, car il correspond à une période de notre vie où on passait d'un "avant" à un "après".

Son nouvel album (Quartet Saigon : ndlr) marque à cet égard un retour vers un son du quartet acoustique, cette fois en association créative avec le pianiste Laurent Coq. Le résultat est lumineux, et dévoile une facette plutôt inédite de Julien, pour le son autant que pour les idées. Quant à notre relation, elle demeure très active. Je prends toujours un réel plaisir à jouer avec lui en duo, l’expression la plus évidente de cette longue amitié. Tout ce temps passé, au-delà et avec la musique, s’entend dans ce format : le discours, l'écoute et l'échange d'idées y sont très fluides. Le but étant quand même toujours de se surpasser et de surprendre l'autre… Ce qui nous réussit souvent. 

Bojan Z Tetraband Humus (Universal Jazz) 2009
Julien Lourau Quartet Saigon (Naïve) 2009