Jacques Coursil

Jacques Coursil © Salomon

Linguiste et prof de fac, Jacques Coursil est revenu à la musique en 2005 avec Minimal Brass sur Tzadik, le label de John Zorn. Puis deux ans plus tard avec Clameurs, oratorio qui remettait quelques idées en place à l’heure du Tout-Monde d’Edouard Glissant, l’un de ses mentors. Les deux albums furent salués par un concert de louanges, de quoi redonner du cœur à l’ouvrage à ce fringant septuagénaire, qui publie The Trails Of The Tears. Il y prend appui sur le calvaire enduré par les Cherokees au XIXe siècle pour évoquer encore et toujours le nouvel ordre surgi du Tout-Monde.

 

RFI musique : Peuples déportés, continent vidé… En quoi le chemin de croix du peuple Cherokee est emblématique de l’édification du Nouveau Monde ?Jacques Coursil : Vider un continent de ses habitants - le Nouveau Monde - suppose d’en vider un autre - le continent africain. Fallait-il que le masque soit parfait pour ne pas voir les mécanismes en vases communicants du système colonial mondial. En cela, les deux chemins mis ensemble sont en effet emblématiques de cette logique implacable à l’œuvre dans l’édification du Nouveau Monde.

Comment ce nouvel album The Trails Of The Tears, prolonge-t-il le geste, le cri, de Clameurs ?
Dans Clameurs, le cri de l’esclave, du captif, s’étranglait dans sa gorge traversée par "mille pieux de bambous", comme écrit Césaire. Dans Trails Of Tears, les larmes sont murmurées et chuchotées en récitatifs, les duos trompette, contrebasse…La proclamation de The Indian Removal Act* par le sextet Free Jazz Art remplace les larmes du chemin par des paroles libérées qui parfois explosent. Enfin, le quartet et les duos reviennent à la fin pour célébrer la Traversée du Milieu, de Gorée aux Amériques.   

Votre réflexion sur le domaine de la linguistique a-t-elle irrigué vos inflexions sur la trompette ? La syllabe ? Les coups de langue ? Les articulations ?  
Le son de la trompe correspond aux voyelles : rien n’est plus beau qu’une voyelle. Les articulations du son sont les consonnes. L’analogie langage/musique ne va pas plus loin que les syllabes qui déjà chantent, parlent et dansent. Par ailleurs, j’aime les évènements electro-musicaux, mais je n’aime pas les ornements machine.

Il y a une exigence de son. Chacune des notes de votre trompette a un sens, chaque timbre a une essence. Travaillez-vous beaucoup l’instrument ?
La trompette ne devient votre amie quand on lui ressemble quelque part. J’ai la colonne d’air en forme de trompe et bien sûr, j’ai aussi le nez en trompette. Dans la pratique du souffle continu, la trompette sert à respirer. Le continuum du son est plus proche d’un yoga que de tout autre chose. J’ai développé des techniques pour la trompette, mais la technique ne m’intéresse pas beaucoup, sauf quand la virtuosité chante et danse. En musique improvisée, il faut ne pas improviser de notes en trop ni pour rien : en clair, jazz minimal, émotion maximale.  

Il y a une dimension liturgique dans cet oratorio. Est-ce un aspect que vous revendiquez dans votre esthétique ?
Je ne revendique rien. C’est simplement comme cela que je parle. Et c’est vrai aussi que ça fait partie de la manière dont j’entends la musique. Dans les récitatifs, le chant s’ordonne comme des processions, des marches lentes, chemins de passion avec stations pendant lesquelles on reprend mais à rebours, le "chemin des larmes"**, pour ne pas oublier d’où l’on vient. C’est pourquoi sur les deux derniers titres, Gorée et Middle Passage, la narration récite l’histoire de l’autre chemin de larmes : la traite africaine des esclaves. En revanche, entre les deux, la proclamation de la loi nécessitait la polyphonie et un éclatement des structures modales. C’est pour cela que j’ai fait appel à un ensemble plus free jazz, composé de certains musiciens new-yorkais que je fréquentais vers la fin des années soixante. 

Vous êtes revenus au monde de la musique, après une longue absence. Dans quel état avez-vous retrouvé le jazz ? Il y a des musiciens qui jouent du jazz, mais il y a aussi des musiciens de jazz qui jouent de la musique. De cette liberté, le jazz n’arrête jamais de donner des exemples. Le jazz, la musique, c’est libre : chacun prend sa part comme il l’entend. Evidemment les enjeux et les oreilles se sont déplacés ailleurs. Une anecdote : "Ha ! vous êtes musicien, c’est bien d’être chanteur !  - Je ne suis pas chanteur. - Ha ! c’est qui alors le chanteur dans votre groupe ?". La musique instrumentale semble avoir pris l’air.

D’ailleurs, comment traduire sur scène un tel disque ? En choisissant d’autres voies ?
Je poursuis le chemin sur scène en quartet modal minimaliste pour un maximum d’émotion : le son, la cadence, la parole. Dans cette musique un peu écrite et beaucoup improvisée, il ne s’agit pas de performance (jouer des formes), mais de poésie en live (les créer). 

*loi américaine datant de 1930 ordonnant la déportation d'une partie des tribus amérindiennes.
** Suite à l'Indian Removal Act, les Cherokees furent déplacés et beaucoup moururent en chemin

Jacques Coursil Trails Of Tears (Universal Jazz) 2010