Le Jazz de Joe avec Michel Petrucciani

Michel Petrucciani sur scène en 1998. © XAMAX\ullstein bild via Getty Images

Chaque semaine, dans L'Epopée des musiques noires sur RFI, Joe Farmer met en relief la diversité des couleurs sonores nées de la diaspora africaine dans le monde. Rares sont les musiciens français à avoir conquis le cœur des amateurs de jazz à l’échelle planétaire. Le pianiste Michel Petrucciani est l’un d’eux. Il faut dire que son incroyable virtuosité, sa mélodieuse ingéniosité et son désir de partager ardemment son plaisir de jouer une musique héritée de la tradition africaine-américaine l’ont hissé au rang des légendes du XXe siècle.

Disparu il y a 20 ans, à l’âge de 36 ans, ce petit homme de 99 cm était un géant. Victime de la "maladie des os de verre" ou ostéogenèse imparfaite, il fit face vaillamment à ce handicap en brûlant les étapes, en devenant ce personnage pressé de vivre, de rire, de donner du plaisir et de se faire plaisir. Lors de sa disparition, les hommages furent très nombreux et souvent dithyrambiques.

Il fallait cependant laisser le temps faire son œuvre pour juger de la place réelle de cet instrumentiste dans l’histoire du jazz. Nous avons aujourd’hui suffisamment de recul pour affirmer que son talent a résisté et résistera à l’érosion des années, des décennies. Michel Petrucciani fut l’une de ces étoiles filantes qui illuminent le paysage musical contemporain.

Bien qu’il ait dû adapter son apprentissage du piano aux limites de ses capacités physiques, il développera très vite une aisance et une appétence pour l’interprétation échevelée des grands standards de la musique populaire. Il était devant un clavier à 4 ans et secondait, à seulement 13 ans, le trompettiste américain, Clark Terry.

Ascension vertigineuse

Il n’a pas 20 ans lorsque le producteur Jean-Jacques Pussiau lui ouvre la voie vers une renommée qui sera bientôt internationale. Michel Petrucciani enregistre ses premiers albums sur le label Owl Records et suscite rapidement l’intérêt des plus grands. En Californie, le saxophoniste Charles Lloyd se prend d’affection pour cet intrépide zébulon dont la maestria l’impressionne grandement.

© Joe Farmer/RFI Discographie partielle de Michel Petrucciani

Leur rencontre est déterminante et accélère l’ascension vertigineuse de l’insatiable pianiste français. La liste des collaborations, jam-sessions, improvisations s’allonge constamment. On le voit aux côtés de Roy Haynes, Al Foster, Jack DeJohnette, Gary Peacock, Eddie Gomez, Charlie Haden, Stanley Clarke, Cecil McBee, Jim Hall, John Abercrombie, John Scofield, Lee Konitz, Joe Henderson, Wayne Shorter, David Sanborn, Gerry Mulligan, et même Dizzy Gillespie.

Le célèbre label Blue Note commence alors à sérieusement s’intéresser à ce jeune et impétueux prodige. En octobre 1985, Michel Petrucciani réalise son premier album pour la fameuse maison de disques américaine. Il sera d’ailleurs le premier musicien français à connaître un tel honneur. C’est le début d’une course folle qui le conduira aux quatre coins de la planète avec la même vigueur et la même gourmandise.

Michel Petrucciani est, toutefois, en quête de perpétuel changement. "Il faut aller vite" semble-t-il prévenir. Son avenir incertain dans ce corps fragile devait nécessairement guider ses choix, ses envies, son dépassement constant. En 1994, il décide donc de tenter une nouvelle expérience. Il prend le risque de quitter Blue Note pour une firme discographique indépendante : Dreyfus Jazz. Ce retour en France est périlleux, mais sera couronné de succès. Il s’illustre notamment en compagnie d’un autre jazzman français connu mondialement, le violoniste Stéphane Grappelli.

Les années Dreyfus seront sûrement les plus florissantes, inspirées et enthousiasmantes pour le vif trentenaire qu’il est devenu. Michel Petrucciani avait toujours un projet en tête, mais son être déjà meurtri ne saura pas faire face à une pneumonie foudroyante. Son esprit se libère de sa prison corporelle le 06 janvier 1999. Stupeur, émoi, tristesse… Les éloges seront vifs et sincères !

20 ans plus tard, le souvenir est intact. Ses anciens partenaires se souviennent avec émotion de ce talentueux trublion qui cherchait à rendre accessible une musique souvent jugée exigeante ou élitiste. Le saxophoniste Charles Lloyd, souvent interloqué, voire irrité, par l’indépendance d’esprit de Michel Petrucciani, n’en continue pas moins de vanter ses mérites : "Je l'ai rencontré, il n'avait que 17–18 ans. Il est arrivé chez moi à Big Sur en Californie. Ce n'était qu'un adolescent, mais il avait déjà en main toutes les clés pour réussir. C'était un homme pressé qui devait, inconsciemment, savoir que son temps était compté. J'ai rapidement compris que j'étais face à un génie, et j'ai entendu très tôt la beauté de son expressivité. Évidemment, j'ai joué mon rôle de coach ou de tuteur en lui proposant de s'installer chez moi. Il est donc resté avec nous de nombreux mois, et a même rencontré sa femme en Californie. Je voyais en lui l'impatience dont j'ai pu faire preuve durant ma jeunesse et que me reprochait mon ami Booker Little. J'essayais à mon tour de transmettre à Michel Petrucciani l'apprentissage d'une vie saine et sereine. Mais honnêtement, Michel était un sacré personnage, un peu roublard. Il aimait s'amuser, il était excessif. Souvent, j'ai essayé de lui dire que ce n'était pas un mode de vie convenable, mais il n'en faisait qu'à sa tête. C'était un être imprévisible. Finalement, on ne pouvait pas vraiment le contraindre ou le contredire. Il avançait vite dans sa vie parce qu'il le devait…"

Enregistrements et hommage

Au-delà de son tempérament de feu, louons la remarquable musicalité de Michel Petrucciani au piano. Prenons le temps de réécouter ses nombreux enregistrements, notamment en public, pour prendre conscience de la flamme qui animait ce grand instrumentiste. Observons ses mains agiles lors de ses prestations filmées, ressentons le swing, l’énergie et la délicatesse de son jeu. Et célébrons la vie brève, mais intense de cet exceptionnel interprète.

© jeanberphotographe.com Affiche de lu concert hommage à Michel Petrucciani.

Le petit monde du jazz se mobilise d’ailleurs pour honorer la mémoire de "Petruche" comme l’appelaient affectueusement ses amis et admirateurs. L’intégralité de sa discographie chez Dreyfus Jazz reparaît donc, soit 12 albums et 3 DVDs. De son côté, Universal réunit en vinyle les meilleurs titres parus chez Blue Note et Owl Records dans une anthologie intitulée This is Michel Petrucciani.

Par ailleurs, l’Académie du jazz, vénérable institution française créée en 1955, rendra dignement hommage au regretté pianiste le 09 février prochain lors de la cérémonie des remises de prix annuelle à la Seine musicale, près de Paris, suivie par un concert majestueux réunissant les disciples, comparses et anciens partenaires de Michel Petrucciani dont Aldo Romano, Lenny White, Joe Lovano, Jacky Terrasson, Franck Avitabile, Flavio Boltro, et Philippe Petrucciani, frère de Michel, et guitariste de haute volée.

La révérence se poursuivra en 2019 sur nos écrans puisqu’un documentaire signé Rachid Roperch et Alexandre Petrucciani (les deux fils du pianiste) est en cours de réalisation.

"J’ai toujours été musicien, dès mon plus jeune âge, mais imaginer que je deviendrai pianiste professionnel, c’était impossible à mes yeux. Ce ne furent que des concours de circonstances…" (Michel Petrucciani – Mai 1991)

Michel Petrucciani Colors (Dreyfus Jazz/BMG) 2019
Michel Petrucciani Dreyfus jazz Complete Recordings (Dreyfus Jazz/BMG)
2018
Michel Petrucciani This is Michel Petrucciani (Universal) 2018

Concert hommage à Michel Petrucciani à la Seine Musicale le 9 février 2019