Le Jazz de Joe avec Nicolas Folmer

Le trompettiste français Nicolas Folmer rend hommage à Miles Davis dans un album intitulé "So Miles". © Marc Ribes

Chaque semaine, dans L'épopée des Musiques noires sur RFI, Joe Farmer met en relief la diversité des couleurs sonores nées de la diaspora africaine dans le monde. Miles Davis a été l’un des artisans essentiels de cette dissémination harmonieuse globale. Trompettiste adulé et chef d’orchestre affûté, il a porté le message d’ouverture du jazz américain pendant près de 50 ans. Depuis sa disparition en septembre 1991, de nombreux hommages lui ont été rendus mais savoir rester révérencieux sans se compromettre dans une fade relecture de son œuvre est un exercice de style périlleux.

Le trompettiste français Nicolas Folmer fait paraître un album qui évite justement l’écueil d’une simple réinterprétation patrimoniale. Il préfère suggérer, imaginer, insuffler ce que son illustre aîné aurait peut-être envisagé. Il faut pour cela connaître parfaitement l’histoire de Miles Davis au point de s’en faire l’écho avec grâce et pertinence. Face à une légende, l’humilité s’impose mais l’audace se justifie d’autant que le regretté virtuose était un sacré défricheur avide de sonorités nouvelles, de circonvolutions électriques, d’expériences inédites.

De Birth of the Cool en 1949 à Doo Bop en 1991, Miles Davis a traversé les décennies avec la ferme intention de redessiner indéfiniment les contours d’une culture musicale africaine-américaine en perpétuel mouvement. Il fallait donc que Nicolas Folmer parvienne à saluer cette hardiesse artistique en étant lui-même inventif et surprenant. L’idée de s’approprier les compositions immortalisées par son maître est, certes, courageuse mais réussir à imprimer la musicalité du grand Miles, sans l’imiter, devient un exploit.

So Miles est donc un album de haute tenue qui flirte avec un répertoire devenu classique mais jamais ne s’y complaît. Comment adapter So What, composition universelle de Miles Davis, sans se fourvoyer ? Seule l’inspiration débridée d’un instrumentiste confirmé permet de relever un tel défi.

Le talent de Nicolas Folmer, au-delà de ses compétences artistiques, fut de comprendre le génie du créateur originel. Miles Davis ne regardait jamais en arrière. Il ne cessait de se remettre en question.

C’est en gardant à l’esprit cette fameuse ligne de conduite que Nicolas Folmer a pu s’autoriser quelques facétieuses incartades. Les puristes s’étonneront, par exemple, peut-être de découvrir sur ce disque, Get Lucky, le standard du groupe Daft Punk. Ils auront tort de bouder pour de multiples raisons. D’abord, Miles Davis vu par des puristes est un non-sens total puisque le légendaire trompettiste était le premier à vouloir déjouer les commentaires et à brouiller les pistes. Ensuite, s’il n’a pas été le témoin du succès électro-funk de Get Lucky paru en 2013, on peut aisément supputer que son intérêt eut été vif et sincère. N’avait-il pas, au crépuscule de sa vie, accompagné le flow novateur de quelques rappeurs en vogue ? Enfin, manque-t-on réellement de respect à un musicien aussi éclectique que Miles Davis en inscrivant sa mémoire sonore dans une lumineuse ritournelle de notre époque ?

Nicolas Folmer ne fait aucune faute de goût en jouant avec les ornementations jazz de son mentor. Il affirme même son identité et sa maestria. Le bassiste Marcus Miller, ancien producteur et partenaire de Miles Davis, ne s’y est pas trompé en louant la magnifique interprétation du trompettiste français.

Il faut dire que Nicolas Folmer (42 ans) a, mille fois, démontré sa passion et sa connaissance du jazz. Ses nombreuses collaborations avec des personnalités de renommée internationale (Natalie Cole, Dee Dee Bridgewater, Diana Krall, Wynton Marsalis, Lucky Peterson…), ses propres formations, ses réjouissantes prestations, ses palpitantes créations, ont légitimé sa place parmi les vrais virtuoses de notre temps.

Son éclectisme revigorant valide son toupet, car injecter ici, l’humeur électrique du Miles échevelé des années 1970 et là, la pureté d’un Miles appliqué au cœur des années 1950, n’est pas chose aisée. Nicolas Folmer connaît parfaitement son Miles et lui rend dignement justice avec légèreté et précision. La nostalgie ne seyait pas à Miles Davis, elle ne sied pas non plus à Nicolas Folmer. Il aurait, de plus, été un tantinet prétentieux de se mesurer à l’un des géants du XXe siècle. Autant, dans ce cas, s’en tenir à des propositions que le célébrissime trompettiste américain aurait peut-être appréciées.

En 1959, Miles Davis enregistrait Kind of Blue, un chef-d’œuvre acoustique indémodable. En 1969, il faisait paraître In a silent way, la quintessence du jazz-rock incandescent. Ces deux seuls exemples marquent les fractures musicales voulues par Miles, celles qui ont façonné le paysage musical d’aujourd’hui. Osons le dire, en 2019, Nicolas Folmer est le fruit savoureux, l’héritier intrépide de ces soubresauts révolutionnaires. Si proche de Miles. So Miles !

Nicolas Folmer So Miles (Cristal Records) 2019
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