Le Jazz de Joe avec Jacky Terrasson

Jacky Terrasson © Universal Music Group

À 53 ans, un instrumentiste maîtrise, a priori, son art et peut en jouir paisiblement. L’enjeu n’est plus de prouver son excellence, mais de simplement l’exprimer. Jacky Terrasson a acquis aujourd’hui une sérénité jazz indiscutable et sort un nouvel album justement intitulé 53.

Cela fait plus de 30 ans que Jacky Terrasson nous délecte de son enthousiasme musical. Au contact de grandes figures de l’art vocal, Abbey Lincoln, Betty Carter, Dee Dee Bridgewater, Jimmy Scott, Lavelle, notamment, il a d’abord ciselé ses harmonies pianistiques sans s’interdire quelques gracieuses audaces.

Cette hardiesse d’improvisateur émérite lui vaudra d’ailleurs la reconnaissance de ses contemporains. On le verra en compagnie du célèbre contrebassiste Ray Brown, du trompettiste Tom Harrell, du saxophoniste Eddie Harris, et tant d’autres personnalités légendaires enchantées de faire appel à un colistier de cette stature.

Honoré, très jeune, par quelques prix prestigieux décernés par l’institut Thelonious Monk à Washington ou l’Académie du Jazz à Paris, ce fin mélodiste a développé une musicalité riche et délicate qui le hisse au rang des meilleurs jazzmen de notre temps. Non content de magnifier les œuvres de ses nombreux partenaires de scène ou de studio, il fait paraître depuis le début des années 90 des enregistrements de grande classe, enracinés dans le lyrisme et l’inventivité des Bud Powell ou Ahmad Jamal.

Entre swing et académisme

Franco-américain, né en Allemagne, Jacky Terrasson navigue entre deux continents très musicaux dont les codes culturels diffèrent sensiblement, mais dont les riches patrimoines lui ont donné une lecture singulière de la composition. D’un côté, le swing d’un jazz centenaire, de l’autre, l’académisme classique européen. Cette double approche de l’interprétation lui a ouvert un champ de possibilités gigantesque.

Prendre des risques est une exigence et un devoir pour un jazzman. Le piano permet, de surcroît, les circonvolutions les plus périlleuses, comme l’hommage respectueux de la tradition. D’album en album, Jacky Terrasson a fait jaillir sa force créative en se jouant parfois des normes. Il a seulement laissé son inspiration guider ses doigts sur le clavier.

S’il reconnaît avoir une préférence pour les prestations en trio, il s’adapte et s’approprie les contextes sonores. Avec son complice trompettiste, Stéphane Belmondo, il s’était amusé, par exemple, sur l’album Mother, à réinventer des airs populaires, des standards du jazz, des ritournelles immortelles. L’intention est toujours la même : remodeler avec goût et malice le répertoire légué par les aînés.

53, album introspectif

53 flirte justement avec les allusions. Ici Keith Jarrett, là Mozart, ailleurs Charlie Chaplin… Mais la quête d’une tonalité cristalline l’emporte désormais sur l’aspect ludique d’une évocation ou d’une recréation. Cet album est clairement un disque introspectif. Et même si certains titres, This is mine ou Jump, exposent le talent virevoltant du soliste, l’humeur est posée et tendrement blues.

Tout au long des 16 titres qui composent cet album, une langueur savoureuse nous accompagne, juste ponctuée de quelques accélérations que seul Jacky Terrasson sait injecter. 53 est, sans nul doute, l’empreinte la plus palpable de ce prodigieux pianiste. Définir l’identité d’un musicien est un exercice scabreux. Les mots se confrontent alors aux émotions. Il est préférable de susciter l’intérêt plutôt que de décrypter l’essence d’un artiste. Cette merveilleuse musique mérite donc une écoute attentive, libérée de préjugés ou idées préconçues. Il s’agit de l’expression naturelle, organique, d’un homme de 53 ans dont la maturité crée le frisson. Les admirateurs du pianiste seront d’ailleurs les premiers surpris.

Ce disque-là est encore plus intime, personnel, vrai que les 18 précédents. Doit-on cette couleur à son retour chez Blue Note Records ? Peut-être… Mais ne mésestimons pas l’expérience, le savoir-faire et finalement l’âge de l’auteur. Certes, aucun musicien ne prétend jamais avoir atteint son but au beau milieu du chemin.

Être jazzman, c’est l’histoire d’une vie. Jacky Terrasson continuera évidemment à peaufiner son art tout au long de son existence, mais arrêtons-nous juste un instant et sachons apprécier sa maestria en 2019 à 53 ans. Cette étape est nécessaire pour constater l’évolution progressive d’un artiste. Elle nous apporte des moments de plaisir instantané et date les promesses de demain. Il est certain que Jacky Terrasson pense déjà à son avenir. 53 est un marqueur temporel délicieux, mais notre appétit est irrépressible et nous attendons déjà 54.

Jacky Terrasson 53 (Blue Note Records/Universal Music) 2019

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