Ibrahim Maalouf, en quête de sens

Ibrahim Maalouf © Yann Orhan

Peu de trompettistes sont aussi productifs qu’Ibrahim Maalouf. À moins de 40 ans et après de multiples collaborations, l’artiste franco-libanais sort déjà son onzième album solo. Après des années qu’il juge pourtant "difficiles", il regarde cette fois vers un nouvel horizon avec un album baptisé S3NS, qui le mène vers l’Amérique latine.

À l’aube de la quarantaine, Ibrahim Maalouf n’a pas encore de Rolex ni de grosse cylindré pour circuler dans Paris ou Beyrouth, mais il a déjà accumulé quelques trophées qui attestent de sa réussite (prix prestigieux, enseignement de l’improvisation au Conservatoire de Paris, collaborations avec Lhasa, Juliette Gréco, Sting ou Macias, et des tournées-fleuves aux quatre coins du monde.… ).

Il a slalomé entre les étiquettes et les codes pour bousculer le monde du jazz et des musiques amplifiées en brassant la tradition orientale et le jazz, les quarts de ton et le gros rock, avec des détours par la variété française, chez –M- ou Thomas Dutronc, ou dans le hip hop à la vision élargie d’Oxmo Puccino. En 2016, Maalouf a même réussi à remplir l'HotelAccords Arena (avec près de 17 000 tickets vendus 8 mois avant le concert) ! 

Alors, quand le trompettiste présente son nouveau disque S3NS, dans les locaux de son propre label où fourmillent une dizaine d’employés, au cœur de Paris, on pourrait se dire que la trompette lui a soufflé une bonne musique et que le patron est un homme heureux et souriant qui mène ses projets où bon lui semble.  

En dehors des modes et avec des choix éclectiques (de Dalida à Oum Kalthoum). Maalouf part cette fois vers des sonorités latino-américaines, et s’autoproduit.  "J’ai choisi l'indépendance dès mes débuts parce qu’à l’époque, personne ne voulait de mes disques, raconte-t-il, et j’ai voulu garder cette logique artisanale, même si chaque aventure est un risque financier énorme. À Bercy par exemple, le concert était complet, mais j’ai perdu beaucoup d’argent parce qu’on était plus de 200 artistes à monter sur scène !" 

Doutes et critiques

Le trompettiste préfère garder confidentiel le chiffre exact de ses pertes à Bercy en 2016. Il confie néanmoins confie avoir "connu une période très dure""Cet album est un véritable questionnement sur le sens de nos vies, et j’y invite les discours d’Obama ou d’Allende pour l’espoir qu’ils peuvent insuffler" explique le musicien.

Il n’en dira guère plus, mais derrière l’évocation de ces "années très difficiles", on devine qu’il fait référence aux torrents de critiques dont il a fait l’objet dans les médias et sur les réseaux sociaux, avant et après avoir été condamné à quatre mois de prison par le tribunal de Créteil pour "agression sexuelle sur une collégienne de 14 ans" en 2018. Ibrahim Maalouf reconnait avoir été embrassé, mais nie les faits qui lui sont reprochés. Il a fait appel et affirme n'avoir "aucun doute sur l’issue".

Malgré les doutes et les critiques, Maalouf continue ses créations, les concerts et sort même l’album Levantine Symphony fin 2018. "L’introspection viendra peut-être plus tard, explique-t-il. J’ai la chance d’être né dans un pays où il faut toujours rebondir ! Pendant ma naissance au Liban, l’hôpital était bombardé, et on a dû être évacués en urgence. Je me suis donc construit à partir de cette naissance. Alors quand la moitié du monde du jazz a critiqué mon travail en disant que j’étais un 'escroc de la musique', j’ai continué à jouer ! Chaque projet est comme une naissance ou une renaissance." 

Nouvelle direction 

Ce nouveau disque arrive dans la vie d'Ibrahim Maalouf qui avoue y chercher ouvertement le sens de la vie et une nouvelle direction. Le trompettiste y regarde vers l’Amérique du Sud, où vit une partie de sa famille (comme le raconte son oncle, l’Académicien Amin Maalouf, dans Origines), qui comme des millions de Libanais ont quitté le Liban pour une vie meilleure à Cuba ou au Chili. Sur ce disque, Ibrahim Maalouf convoque la voix de Barak Obama qui tend la main à Cuba en citant le poète José Marti en mars 2016, jour de rapprochement historique des deux puissances. Il y mêle aussi ses solos, avec la voix de l'ex-président chilien, Salvator Allende, qui s'adresse à son peuple à la radio pour lui donner un dernier souffle d’espoir, juste avant de mourir, le 11 septembre 1973.

Ibrahim Maalouf invite par ailleurs des pianistes cubains comme Harold Lopez Nussa, Alfredo Rodriguez ou Roberto Fonseca. De jeunes virtuoses, qui comme lui, expérimentent hors des conventions, mais avec leur bagage "classique". Ils développent leur carrière artistique entre la "patrie de la Culture", la France, et leur patrie d'origine un peu chaotique, Cuba. "Comme moi au Liban, eux aussi ont expérimenté les fractures sociales, ou les privations, explique Maalouf. Et comme moi, ils ont la volonté de s’ouvrir au monde malgré tout, pour construire un monde métissé. Leur résilience me touche et me porte." Le reste n’est qu’une question de (bon) sens…

Ibrahim Maalouf S3NS (Mister Ibe) 2019
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