Erik Truffaz dans sa lune jazz

Erik Truffaz. © Yuji Watanabe

Le trompettiste français se frotte avec son quartet aux sonorités d'anciens synthétiseurs et à des rythmiques complexes. Il continue ainsi ses explorations aux confins du jazz.

RFI Musique : Vous sortez d’une tournée qui célébrait les 20 ans de votre album Bending New Corners, pourquoi cet anniversaire ?

Erik Truffaz : Cet album est une étape importante dans l’évolution de ma musique, dans le mélange des genres, la direction musicale que j’ai alors prise…  Les 20 ans d’un enfant ça se fête. D’où cette grande tournée.

Dans quel état vous sentez-vous en montant sur scène ?

Dans un état de méditation : je suis concentré, je fais le vide dans ma tête, cela permet une liberté et une attention très fortes. C’est la condition pour improviser et pour créer sur scène. Chaque concert est ainsi l’occasion de créer un morceau qui n’existait pas. C’est ainsi qu’est né l’album Bending New Corners, tandis que l’on faisait des réglages sur scène puis lors d’un concert.

Jouer de la trompette nécessite un entraînement difficile ?

Le souffle, je l’ai trouvé il y a 30 ans grâce à un professeur à Paris, puis avec le yoga. Vous devez respirer avec l’abdomen, pas par le haut de la poitrine, ou bien vous étoufferez en jouant. L’entraînement est surtout nécessaire pour les lèvres, des muscles fragiles qui s’épuisent. Comme à l’opéra, je fais des sortes de vocalises tous les jours : je répète une phrase musicale à la trompette.

Quel instrument avez-vous utilisé pour enregistrer ce nouvel album ?

La même trompette In der Binen (dans le miel, en allemand) que pour le précédent. Une trompette noire, comme flammée, la même que celle de Roy Hargrove. Je retrouve des sonorités similaires à ma voix, qui n’est pas perçante. Des sons les plus doux possible.

Depuis le précédent album, votre quartet compte un nouveau batteur, Arthur Hnatek, 28 ans. Il a assuré la direction artistique de Lune Rouge.

C’est un batteur suisse-américain qui vit à Zurich et joue beaucoup avec des musiciens américains. Il a 30 ans de moins que nous trois. Faire appel à lui nous apporte énormément, car indéniablement, une personne plus jeune vit d’autres choses et possède une autre vision de la vie que nous. Il a composé sur partitions une musique polyrythmique qui s’articule sur des harmonies et des rythmes décalés. Ce décalage des temps, qu’on trouve par exemple sur Nostalgia, nous a demandé de beaucoup travailler, Marcello Giuliani, Benoît Corboz et moi. Au début, on n’y arrivait pas !

Vous avez enregistré avec des synthétiseurs analogiques…

Chaque son de synthé devait être construit, certains sons apparaissaient de façon surprenante. La batterie a également des sonorités électroniques. Mais il s’agissait d’une vraie batterie. Arthur Hnatek l'a branchée sur un synthétiseur modulaire. La batterie, avec des capteurs, garde la dynamique de la peau. 

Le titre Lune Rouge est tout en ruptures, pourquoi ?

En fait, nous avons improvisé pendant 45 minutes puis nous avons découpé et monté ce titre. C’est la première fois que nous procédions ainsi. Au final, le morceau dure 13 minutes, avec des ambiances très différentes.

José James et Andrina Bollinger chantent sur Reflections et She's the Moon. Qui sont-ils ?

J’ai tourné avec José James pour des concerts hommages à Chet Baker. Nous nous étions dit que nous aimerions enregistrer ensemble. Dès que j’ai composé le morceau Reflections je lui ai envoyé. Il a enregistré sa voix à New York, où il vit, et me l’a envoyée. C’est un échange, j’enregistrerai un solo de trompette pour son prochain album. Andrina Bollinger est la compagne du batteur, elle fait partie du duo Eclecta avec la chanteuse Marena Whitcher, qui triture l’électronique.

Pourquoi naviguez-vous toujours aux frontières du jazz et de la pop instrumentale ?

On fait ce qu’on est. Le jazz, c’est cela, il permet les mélanges, les métissages. Mon premier album, paru chez Blue Note en 1997 était du jazz classique, influencé par le hard bop des années 50. Mon jazz est par la suite devenu plus électrique. Si l’on crée de la musique, il faut être à la verticale de son époque. Et j’écoute autant Iggy Pop que Charles Mingus ou de la musique classique.

Le jazz s’acoquine facilement à d’autres genres ?

C’est dans son essence même. Depuis le blues, qui mélange musiques africaines et européennes, au ragtime qui s'inspire de la polka, le jazz est un arbre qui pousse et se greffe à d'autres. Et c'est une musique qui propose un peu de mystère et de spiritualité, un bon remède au matérialisme éhonté de notre société.

Erik Truffaz Quartet Lune Rouge (Warner Music France) 2019

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