Le Jazz de Joe avec Dominique Fils-Aimé

Dominique Fils-Aimé. © Kevin Millet

La musique est souvent le reflet des soubresauts de la société, de l’humeur des peuples, des prises de conscience. Dominique Fils-Aimé est le fruit de ces agitations revendicatrices qui ont bousculé la planète au fil des décennies et, finalement, nourri son engagement créatif. Elle vient de publier un nouvel album, Stay Tuned !.

Stay Tuned ! est le deuxième volet d’une trilogie qui veut alerter et mobiliser. Consciente des dérives que le XXIe siècle produit sans vraiment s’interroger, Dominique Fils-Aimé entend user de sa poésie naturelle pour rappeler les dégâts causés par l’obscurantisme. Déjà dans Nameless, le premier écho de son implication artistique, le ton était donné.

La résilience semblait être le maître mot. Admirative du combat de ses aînées (les Nina Simone, Etta James, Billie Holiday, Maya Angelou), Dominique Fils-Aimé se passionne pour ces destinées sacrifiées qui, au bout du compte, ont suscité le sursaut de la communauté noire il y a 50 ans. S’agit-il d’une réaction épidémique à une résurgence inquiétante des actes racistes ou d’un besoin viscéral de contester l’ordre établi ? Montréalaise d’origine haïtienne, Dominique Fils-Aimé a forcément en elle l’esprit frondeur de ses ancêtres qui se soulevèrent pour exiger la fin de l’esclavage et obtenir l’indépendance de leur terre en 1804.

S’il est évident que les convictions de la demoiselle dépassent le simple récit historique, il faut savoir lire entre les lignes mélodiques pour apprécier à sa juste valeur cet album pétri de références très peu romanesques. Le titre Magic Whistle, par exemple, mérite une lecture savante.

Il narre la terrible traque du jeune Emmett Till, garçonnet de 14 ans battu à mort le 28 août 1955 pour avoir, dit-on, sifflé une femme blanche à la sortie d’une épicerie à Money dans le Mississippi. Ce drame fut l’un des éléments déclencheurs de la révolte afro-américaine initiée par Rosa Parks, le 1er décembre 1955. Ce jour-là, fatiguée de devoir se plier aux lois Jim Crow lui imposant de laisser sa place aux voyageurs blancs dans les bus de Montgomery, la jeune couturière décida de se rebeller. Le mouvement des droits civiques venait de naître renforcé par la verve d’un pasteur véhément, Martin Luther King.

Eclairage particulier sur des évènements historiques

Écouter l’album de Dominique Fils-Aimé suppose donc un minimum de connaissances ou d’explications. Certes, il est plaisant de savourer les intelligentes mélopées de ce disque, mais pouvoir en décrypter l’intention ne peut que magnifier sa tonalité militante.

Prenons un autre exemple…  9LRR relate un autre événement majeur de l’épopée africaine américaine. Le 04 septembre 1957, neuf lycéens noirs s’avancent devant l’entrée d’un établissement scolaire à Little Rock (Arkansas). Depuis 1954, une loi fédérale leur donne accès à l’enseignement public, quelle que soit la couleur de leur peau.

Contre toute attente, le gouverneur Orval Faubus, fervent défenseur de la ségrégation raciale, interdit aux élèves de se présenter en classe. Il faudra l’intervention de l’armée sur ordre du président des États-Unis, Dwight D. Eisenhower, pour que les jeunes Noirs puissent suivre les cours escortés par des soldats de la 101e division aéroportée. Entendre les noms de ces adolescents résonner à la fin de la chanson 9LRR donne le frisson ! Les œuvres de Dominique Fils-Aimé méritent donc un éclairage tout particulier pour en saisir la portée sociologique mâtinée d’un activisme subtil.

En 2018, une fâcheuse controverse avait d’ailleurs irrité la chanteuse. Ce qu’on appela "l’affaire SLAV" fut le terreau d’une quête identitaire qui ressurgit avec éclats. Un spectacle donné à Montréal devait présenter l’odyssée du peuple noir à travers des chants gospel et spirituals. Seul hic pour ses détracteurs, le casting n’était composé que d’interprètes blancs mettant, de fait, en doute la restitution fidèle d’un patrimoine ancestral noir.

Ce débat très sensible opposa deux visions d’une aventure humaine tragique. La liberté artistique fut au cœur de ces échanges vifs, mais utiles. Dominique Fils-Aimé reconnaît que cette polémique la fit réfléchir et lui donna même de la vigueur pour concevoir Stay Tuned !. Un demi-siècle après les marches de protestation des Noirs d’Amérique, l’élan révolutionnaire n’a pas disparu. Dominique Fils-Aimé le sent et l’exprime avec cette délicate assurance qui inscrit son répertoire dans la lutte constante des peuples opprimés à travers la planète.

Sans applaudissements

Assister à ses concerts est aussi une expérience citoyenne. C’est un voyage musical qui réveille notre insoumission et cherche l’espoir d’un monde plus juste, de relations sereines et de paisibles dialogues. Pour cela, Dominique Fils-Aimé invite les spectateurs à retenir leurs applaudissements même si l’émotion les étreint et les pousse à parfois manifester leur approbation.

Entrer dans cet univers sonore demande une ouverture d’esprit attentive et éclairée. Il nous tarde d’ailleurs de découvrir le troisième volet de cette épopée qui nous captive. Restons donc à l’écoute de cette voix singulière, mais restons aussi vigilants, comme semble nous le conseiller le titre pertinent de cet album : Stay Tuned !

Dominique Fils-Aimé Stay Tuned ! (Modulor Records) 2019
Site officiel / Facebook / Twitter / Instgram