Le Jazz de Joe de Bab El West

Bal El West. © Pierrick Guidou

D’où vient le blues ? Les historiens auraient le réflexe de le géolocaliser dans le sud des États-Unis au début du XXe siècle. 100 ans plus tard, les échanges interculturels ont remodelé une expressivité qui se joue des frontières. Le groupe Bab El West le démontre brillamment aujourd’hui.

Définir les contours d’un genre musical est toujours un exercice périlleux, car, même s’il est utile de comprendre l’origine d’un art, le nommer limite, de fait, sa possible évolution. Le blues n’est plus seulement le cri des noirs d’Amérique en quête d’une échappatoire à leurs vicissitudes quotidiennes. Il prend, de nos jours, des formes très diverses sans, pour autant, avoir perdu sa dimension sociale et revendicatrice. L’album Houdoud de Bab El West est le parfait exemple de cette recherche artistique qui étend notre horizon. Cette ouverture d’esprit ne pouvait provenir que de musiciens altruistes et généreux dont les racines respectives les poussent à se tendre la main.

Fondé par deux instrumentistes bretons (Clément Vallin et Marc Dupont) attentifs aux circonvolutions sonores de leur époque, Bab El West s’est très vite enrichi de la sève marocaine du chanteur Habib Farroukh. Curieusement, ou peut-être pas d’ailleurs, leurs traditions ancestrales ont trouvé un espace commun de créativité débridée. Si leur tonalité épouse l’ère du temps, elle repose sur des identités régionales fortes. La communion de ces différentes sources d’inspiration crée une nouvelle texture mélodique qui séduit instantanément tout auditeur attaché à l’authenticité de la musique. Serait-ce le blues ? On peut raisonnablement le penser d’autant que, depuis le premier album Douar paru en 2017, la musicalité de Bab El West est renforcée par la rugueuse guitare électrique de Hamza Bencherif et le qanun (une harpe orientale millénaire apparue au VIIIe siècle) revitalisé par le virtuose Nidhal Jaoua.

Mêler les différences

En 2019, Bab El West repousse encore un peu plus les frontières de l’impossible. En accueillant les ornementations celtes de la famille Shiels (Tracey, Ruby et Erwan), la fusion entre les notes irlandaises, bretonnes, gnaouas et chaabi, magnifiée par le saxophoniste Yannick Jory et le flûtiste Jean-Luc Thomas, devient naturelle, évidente, limpide. Ce vœu de célébration musicale n’est pas une simple posture pour ces artisans valeureux, c’est un engagement alors que le repli sur soi est trop souvent la norme. Écoutez les mots sages de Habib Farroukh, lisez leur traduction, et imprégnez-vous de cette poésie sensée, signifiante, inspirante. Houdoud n’est pas un album anodin. Il nous parle, nous appelle, nous sollicite. N’opposons pas nos différences, conjuguons-les ! C’est la promesse de Bab El West…

Certes, la réalité géopolitique n’a que faire des vœux pieux. Cependant, la force spirituelle des artistes peut parfois infléchir des discours, des prises de position, des crispations. Paul Eluard disait : "Le mot frontière est un mot borgne, l'homme a deux yeux pour voir le monde". Cette vérité absolue a guidé l’écriture de l’album Houdoud. Réalisé sur des terres armoriques, ce disque respire l’histoire, la légende des peuples anciens qui regardaient vers le large avec le désir ardent de braver les éléments pour découvrir la planète. Au Maghreb comme en Bretagne, aller au-delà des mers, franchir les obstacles est une constante. Habib Farroukh dit à l’issue de son périple musical : "Je veux que l’on s’échappe en chevauchant les vents. Là-haut, aucune frontière ne nous sépare".

Un souffle de métissage et d'espoir

Parfois, on se plaît à imaginer le concert harmonieux des nations. Il faudrait un peu d’écoute, d’apaisement, de partage et de compréhension. Il faudrait réécrire l’aventure humaine. Il faudrait que le blues soit joyeux, plein d’espoir et de vitalité. Le groupe Bab El West n’est-il pas sur cette voie ? La fraîcheur d’un répertoire ne le rend pas naïf. Il élève même son propos. Il n’est jamais vain de croire en un avenir meilleur. Et quand cette intention louable devient une œuvre de création, elle est entendue et souvent respectée. Houdoud n’est donc visiblement qu’une étape dans le cheminement de Bab El West. Quelle en sera l’ultime frontière ? Nous préférons ne pas y penser tant nous espérons d’autres belles productions de la part de ces brillants musiciens. Le succès est toutefois une limite périlleuse à franchir. Gageons que la modestie saura les conduire au-delà de cette ligne invisible, mais immédiatement palpable. Il ne leur reste plus, à présent, qu’à voguer de continent en continent pour porter cette parole fraternelle en faisant fi des frontières. 

Rendez-vous le 05 décembre au Studio de l’Ermitage à Paris, puis à Montreuil, Le Blanc-Mesnil, Saint-Nazaire, Nantes, etc...

Site officiel de Bab El West
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Bab El West Houdoud (Big Banana/Inouïe Distribution) 2019