Le Jazz de Joe : Rhoda Scott

Rhoda Scott, 2020. © Jean-Baptiste Millot

À 81 ans, la célèbre organiste américaine Rhoda Scott n’est pas nostalgique, elle revitalise ses souvenirs. L'album Movin’ Blues est, certes, un clin d’œil à ses premiers pas discographiques, mais 50 ans ont passé et l’expérience, les convictions, la sagesse, nourrissent avec force ce retour aux sources.

Il y a plus d’un demi-siècle, une jeune afro-américaine de 30 ans arrive à Paris. Elle est originaire du New Jersey, a déjà séduit le grand chef d’orchestre Count Basie, et montre un vrai talent d’interprète dans le répertoire sacré comme profane. Cette flexibilité attise la curiosité d’un producteur français, Eddie Barclay, qui ne tarde pas à lui tendre la main.

Rhoda Scott se laisse convaincre et traverse l’Atlantique pour donner quelques concerts dans un club fameux de la capitale française, le bilboquet. La pétillante virtuose découvre une ville lumière en pleine effervescence. Nous sommes en mai 1968 et la rébellion estudiantine agite le cœur de Paris. C’est dans cette ambiance survoltée que la demoiselle s’éprend de la culture française. Sa vie s’accélère, elle épouse l’acteur et chanteur Raoul Saint-Yves et multiplie les prestations. Au tournant des années 70, Rhoda Scott enregistre plusieurs disques 33T qui l’identifient auprès du public français.

Alors que paraît Movin’ Blues aujourd’hui, ses enregistrements d’alors ont une saveur particulière. À l’époque, l’organiste aux pieds nus, comme la surnommaient ses admirateurs, était seulement accompagnée d’un batteur pour soutenir ses lumineuses harmonies pétries de gospel. Daniel Humair, Kees Kranenburg, Félix Simtaine, Michael Silva, Kenny Clarke, entre autres, étaient les métronomes inspirés d’une artiste en pleine ascension.

C’est en songeant à cette période faste que Rhoda Scott renoue en 2020 avec une formule qui la combla jadis. Le rythmicien Thomas Derouineau donne désormais le tempo et c’est une jubilation perceptible qui anime, à présent, leurs échanges mélodieux. Le répertoire choisi en dit long sur la volonté farouche de Madame Scott de se réapproprier un patrimoine afro-américain qui fut et reste le sien même après un demi-siècle de villégiature française.

Entendre Caravan, Come Sunday, Honeysuckle Rose ou Let my people go, dans une lecture rythmique et organique aussi authentique, ne peut que nous faire frissonner. Après tout, la traduction de Movin’ Blues fait appel à l’émotion. Il s’agit d’un blues en mouvement, émouvant, qui n’est pas figé dans le passé, qui se régénère sans cesse, qui n’est pas triste ou sombre, qui capte seulement l’humeur du moment. Oui, le vague à l’âme peut parfois l’emporter, mais la ferveur de ces airs magnifiquement restitués par Rhoda Scott et Thomas Derouineau apaise notre esprit.

Rencontre, partage et connaissance

Finalement, Rhoda Scott a additionné les bienfaits d’une vie sociale et artistique très riche. Née aux États-Unis, élevée à l’église, installée en France et célébrée dans le monde, elle jouit aujourd’hui d’une aura acquise au fil des décennies grâce à un goût insatiable pour la rencontre, le partage, la connaissance.

Lorsqu’elle fonda en 2004 son Lady Quartet, composé de jeunes instrumentistes françaises, seules la virtuosité et la maîtrise de ses partenaires l’intéressaient. Le parcours de chacune d’elles, les différences culturelles importaient peu. La camaraderie et le savoir-faire motivaient cette complicité musicale sur scène et en studio. À l’écoute de Movin’ Blues, et même si les titres sélectionnés renvoient Rhoda Scott à sa prime jeunesse américaine, nous percevons instantanément la sensibilité et l’élan de générosité d’une artiste aguerrie guidée par la sincérité et l’honnêteté.

Converser avec Rhoda Scott est un privilège. Thomas Derouineau a sûrement éprouvé ce sentiment exclusif en reprenant le flambeau de ses prestigieux prédécesseurs, les batteurs Franco Manzecchi, Armand Cavallero, Steve Phillips Lucien Dobat… Le dialogue entre une batterie et un orgue Hammond B3 est un exercice, peut-être un défi que peu de musiciens osent relever.

Au-delà des mots, ce sont les regards qui discutent. Ce vocabulaire-là ne s’apprend pas, il se vit. La prochaine fois que Rhoda Scott se produira près de chez vous, remarquez son attention à l’égard de ses colistiers. Certes, comme le dit le contrebassiste Luigi Trussardi : "L’organiste aux pieds nus a l’orteil absolu". Ajoutons que ses yeux cherchent l’accord parfait.

Il est évident que la France a progressivement transformé son existence, mais la maturité de son art s’inscrit dans l’enseignement initial des cantiques religieux, le gospel et les spirituals de son enfance. Movin’ Blues est le fruit de ce cheminement sinueux. C’est ainsi qu’il faut écouter ce disque et déceler l’intention diffuse d’une "Lady" en quête de plénitude.

Rhoda Scott Movin’ Blues (Sunset Records/L’autre Distribution) 2020
En concert, le 08 mars 2020 au Café de la Danse à Paris.

Page Facebook