Le Jazz de Joe : Tony Allen et Hugh Masekela

Hugh Masekela & Tony Allen. © Brett Rubin & Bernard Benant

Il y a 10 ans, une rencontre inédite scellait l’amitié de deux grandes figures d’un jazz afro-palpitant. Le batteur nigérian Tony Allen et le trompettiste sud-africain Hugh Masekela se retrouvaient en studio à Londres pour échafauder un projet discographique collégial. Curieusement, cet enregistrement resta dans les coffres-forts du label World Circuit et sa commercialisation fut reportée de mois en mois… Il aura fallu une décennie de tractations pour que cette complicité artistique nous soit enfin révélée à travers l’album Rejoice !

La disparition du patriarche Hugh Masekela, le 23 janvier 2018, à 78 ans eut, au moins, la vertu de mobiliser le producteur britannique Nick Gold. Il devenait subitement urgent d’honorer la mémoire du grand homme en ressuscitant ce document sonore laissé de côté pendant trop d’années.

Même s’il regretta amèrement cette exhumation musicale tardive, Tony Allen accepta de se rendre à nouveau aux studios Livingstone de Londres, en compagnie de jeunes instrumentistes émérites, pour achever le travail initié en 2010. Il convia donc, entre autres, les bassistes Tom Herbert et Mutale Chashi, le pianiste Joe Armon-Jones et le saxophoniste Steve Williamson, à le rejoindre et, instantanément, à l’écoute des séances originelles, la ferveur réapparut. L’envie de parfaire les ébauches d’antan devenait irrépressible.

Pas une ride

Hugh Masekela et Tony Allen se connaissaient depuis de longues années et se comprenaient parfaitement. Ces sessions historiques témoignent de cette entente cordiale instinctive. Le rythme insufflé par le jeu tonique du batteur soutient à merveille les acrobaties mélodiques du trompettiste. La musique d’alors n’a pas pris une ride. Elle reste vivante et pertinente en 2020.

Seul le titre Obama Shuffle Strut Blues semble à des années-lumière de nos préoccupations actuelles. L’élection du premier président noir aux États-Unis paraît si lointaine aujourd’hui. Hugh Masekela, qui dirigea en grande partie la conception de ce disque, voulait saluer à sa manière cet événement majeur. Au-delà de ce marqueur temporel, Rejoice résiste vaillamment à l’écueil de la nostalgie.

Lorsque deux incontestables créateurs parviennent à se répondre si naturellement, la symbiose n’a pas d’âge. Certes, de l’aveu même de Tony Allen, les enjeux n’étaient pas forcément les mêmes pour chacun des protagonistes. Le militant anti-apartheid Hugh Masekela cherchait à transmettre des messages quand le pionnier de l’afrobeat se contentait de soutenir les envolées lyriques de son illustre partenaire. Il faut donc avoir deux lectures de ce dialogue harmonieux entre deux virtuoses aguerris.

Fela, dénominateur commun

Pour s’entendre et s’aventurer sur ce chemin périlleux de la concorde artistique, il faut un dénominateur commun, un socle culturel solide, des souvenirs partagés. Fela Anikulapo Kuti fut ce lien indéfectible entre ces deux comparses. Au milieu des années 70, les aspirations rebelles du "Black President" rejoignait la lutte du trompettiste sud-africain contre toute discrimination. La fougue cadencée du métronome Tony Allen, durant les prestations fiévreuses de Fela Kuti, inspirait le jazzman Hugh Masekela. L’accord musical et politique était inévitable. Rejoice reflète d’ailleurs cet esprit contestataire qui animait ces musiciens insoumis.

La première composition de l’album, Robbers, Thugs and Muggers, en est l’un des échos frappants. Cette œuvre entêtante évoque, sans détours, les pouvoirs corrompus en Afrique et dans le monde. Sans se dédouaner, Tony Allen précise tout de même que les titres de chaque chanson ont été inventés par le frondeur Hugh Masekela.

Protestation, célébration, émotion, les qualificatifs ne manquent pas pour dessiner les contours de cet album sauvé in extremis des oubliettes de l’histoire. Si nous devions ne retenir qu’une mélopée de ce disque rescapé, ce serait Never, une ode au regretté Fela ponctuée par les mots de son frère d’arme sud-africain : "Lagos ne sera jamais la même sans Fela !".

Tony Allen est aujourd’hui le porte-parole de ces légendaires compagnons de route. Il aurait tant aimé que Rejoice paraisse avant le départ de son alter égo Hugh Masekela mais, puisque le destin en a décidé autrement, il veut que ce témoignage inspire la jeune génération. Si hommage il y a, il le veut constructif.

Ce disque révérencieux doit nourrir la réflexion. À bientôt 80 ans, Tony Allen fut témoin et acteur de nombreux événements à travers la planète. Ses mots sont précieux. Lorsqu’il regarde dans le passé, il invite en fait ses jeunes contemporains à reprendre le flambeau et à se réjouir d’en être les légataires.  

Tony Allen/Hugh Masekela Rejoice (World Circuit/BMG) 2020