Benjamin Moussay, l'introspection au piano

Le pianiste Benjamin Moussay sort un premier album solo : "Promontoire". © Stéphanie Griguer

Le pianiste Benjamin Moussay est l’une des figures de la scène jazz française et internationale. Après avoir joué et enregistré en trio pendant de longues années avec les plus grands artistes (Daniel Humair, Louis Sclavis, Martial Solal, etc.), il vient de sortir un premier album solo intitulé Promontoire. Entretien avec un musicien éclectique influencé tant par la tradition du jazz que par les musiques classiques et contemporaines ou le rock progressif.

RFI Musique : pourquoi avoir choisi de passer à la formule solo après tant d’années passées à jouer en groupe ? 
Benjamin Moussay : J’avais tout simplement envie de me retrouver seul avec l’instrument et de voir ce que cela pouvait donner. Mais les choses ont pris du temps avant de se concrétiser. J’avais écrit il y a 5 ans un bon nombre de pièces qui ressemblaient presque à un récital de musique classique. Au fil des concerts, je suis revenu sur ces compositions en les épurant, en les simplifiant au maximum - certaines d’entre elles étaient très complexes. C’est là qu’a germé, il y a environ trois ans, l’envie de les enregistrer seul. Ces morceaux étant devenus plus simples - ils se sont réduits parfois à un thème et à quelques accords - ils me donnaient toute latitude pour improviser librement. Sur le disque, il y a d’ailleurs plusieurs morceaux totalement improvisés comme Monte Perdido ou Chasseur de plumes. L’idée du disque était aussi d’aller un peu au-delà de l’instrument et de me concentrer strictement sur la musique. Il a fallu enlever tout un tas de "pianismes", ces mauvaises habitudes qui font que les doigts courent parfois tous seuls sur l’instrument.

Est-on dans un état d’esprit différent lorsque l’on enregistre en solo ?
La formule solo permet une liberté totale : on peut partir d’un morceau, prendre un virage à 180°, aller ailleurs, revenir. En fait je ne connais que le point de départ et la destination… Restent les surprises du voyage et c’est là que résident les mystères…. J’ai souvent cette image : surfer sur la vague comme si la musique était dans l’air, qu’elle se promenait et que j'allais m’accrocher en restant bien concentré pour ne pas la perdre. Et puis, quand on enregistre en solo, on a le grand luxe d’écouter le vrai son de l’instrument : on n’enregistre pas au casque ce qui est souvent le cas lorsque l’on joue en studio avec des instruments séparés. Pour ce disque, j’ai pu enregistrer dans des conditions idéales dans un lieu que j’aime beaucoup, le studio La Buissonne près d’Avignon, qui possède un piano extraordinaire. Il a donc été possible de dialoguer aussi bien avec l’instrument qu’avec le silence de la pièce et ceci de manière totalement acoustique.

Pourquoi avoir choisi le titre Promontoire pour cet album ?
C’est une référence à un lieu très important de mon enfance qui est un petit rocher dans les montagnes des Vosges. Et cette image de l’enfance représente bien à mes yeux cet album qui est une forme d’introspection. J’ai voulu revenir dans ce disque sur les différentes zones qui composent ma vie, les morceaux sont construits autour de cela. Le piano solo, c’est une manière de voir l’intérieur de soi-même. Le titre Promontoire était à l’origine en quatre parties, avec une introduction et deux autres thèmes. Maintenant, comme tout le reste, il est beaucoup plus épuré.

Vous avez une formation classique, est-ce que cela continue de vous nourrir ?
J’ai non seulement une formation classique mais curieusement je continue à pratiquer énormément le classique même si je ne le joue pas professionnellement en public. Cela me nourrit en effet, de manière permanente, aussi bien sur le plan instrumental que sur celui du langage musical. Jouer du classique permet notamment de voir comment ces immenses compositeurs que furent Chopin ou Bach par exemple ont réussi à explorer la manière de faire sonner le piano de manière incroyable. Etudier le discours de ces grands maîtres  permet de se nourrir de l’essentiel, et cela de manière presque inconsciente.

Benjamin Moussay Promontoire  (ECM) 2020

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