Le Jazz de Joe : Sharhabil Ahmed

Sharhabil Ahmed en 1980. © Archives de Sharhabil Ahmed.

Au tournant des années 60, la révolution musicale qui accompagne les soubresauts de la jeunesse en pleine rébellion ne touche pas que les sociétés européennes et américaines. Dans plusieurs régions du monde, l’aspiration à une liberté universelle s’exprime de mille manières. Au Soudan, l’indépendance des esprits passe par une relecture audacieuse de l’Haqiba, un art vocal populaire qui connaîtra une seconde jeunesse grâce au chanteur Sharhabil Ahmed dont les enregistrements d’hier sont aujourd’hui ressuscités dans une anthologie intitulée The King of Sudanese Jazz dont la valeur patrimoniale mérite une attention toute particulière.

Sharhabil Ahmed est désormais un vieux monsieur de 85 ans, mais son aura au Soudan continue de susciter l’engouement et le respect. Lorsqu’il s’empare de la tradition orale de l’Haqiba, il y a 60 ans, pour en déconstruire l’humeur et en proposer sa version électrisée, l’enjeu est de taille. Toucher aux fondements d’une culture est toujours un défi périlleux.

Rappelons qu’ancestralement, les émanations musicales du Soudan proviennent du Madeeh, un répertoire sacré composé de louanges au prophète Mohamed. Lorsque Sharhabil Ahmed s’autorise à jouer avec les ornementations désormais profanes du Madeeh, devenu Haqiba, il a conscience de franchir l’étape de l’émancipation artistique.

L’indépendance toute récente du Soudan encourage peut-être alors son tempérament frondeur à mâtiner ses premières œuvres de couleurs sonores empruntées au jazz, au funk, au rock’n’roll et aux musiques traditionnelles d’Afrique de l’Est comme de l‘Ouest. Il devient alors, faute de meilleure appellation, le roi du jazz soudanais.

Nouvelle identité musicale

Sa notoriété grandit, mais ne lui brûle pas les ailes. Il sait ce qu’il doit à ses aînés dont les enseignements ont guidé ses pas. Il ne se détournera donc jamais vraiment de ses racines propres. Il usera seulement de cet héritage massif pour inventer une nouvelle identité et pour épouser les transformations sociales progressives de sa terre natale.

Somme toute, cette approche très créative d’une ère nouvelle sera salutaire. Elle démocratisera la musique au Soudan et donnera simultanément de l’élan à d’autres tonalités révolutionnaires. En écoutant attentivement les circonvolutions Haqiba-Jazz de Sharhabil Ahmed, on perçoit instantanément l’ethio-jazz d’un Mulatu Astaké, l’ethio-funk d’un Girma Bèyènè, le blues touareg d’un Bombino du Niger. Est-ce un hasard ou l’empreinte d’une période faste qui a nourri l’inventivité des musiciens depuis un bon demi-siècle ? Penchons pour la seconde option… L’émulation des instrumentistes entre eux contribue nécessairement à la propagation bénéfique d’un idiome musical authentique.

Il est vrai que la restitution quelque peu défraîchie de ces archives historiques pourrait ne ravir que les musicologues avertis, mais elle témoigne cependant de l’échange interculturel utile entre plusieurs zones géographiques. Pourquoi entendons-nous les accents du twist américain dans ces documents sonores échappés des entrailles de l’histoire soudanaise ? Pourquoi cette tenace impression de nostalgie désuète parvient tout de même à nous séduire ?

L'enthousiasme de Jannis Stürtz

Parce qu’il y a dans ces enregistrements la trace d’une interdépendance, d’un partage inconscient, entre de véritables virtuoses et citoyens du monde qui ne se connaissent pas forcément, mais qui font fi des barrières de styles et s’amusent à croiser les genres et les idiomes. Cette manne artistique n’aurait jamais pu nous être offerte aujourd’hui sans l’acharnement d’un indécrottable collectionneur berlinois, Jannis Stürtz, créateur du label Habibi Funk et farfouilleur de pépites musicales improbables.

Son inaltérable enthousiasme le conduit en 2017, près de Khartoum, où il rencontre le roi du jazz soudanais. Après des mois de recherches infructueuses, il n’imaginait pas pouvoir récupérer auprès de son hôte, Sharhabil Ahmed, quelques albums suffisamment bien conservés pour en extraire la substantifique valeur. La parution d’un premier single Argos Farfish fait alors sensation et convint notre audio-archéologue teuton à dévoiler sept titres supplémentaires réunis aujourd’hui dans cette compilation vivifiante.

Alors qu’une intolérance viscérale et dangereuse gangrène nos sociétés en ce début du XXIe siècle, écouter cette musique d’un autre âge n’est pas un simple réflexe-refuge rassurant, c’est l’affirmation altruiste d’une intention artistique dont nous devrions tous nous inspirer.

Quels que furent les obstacles et les limites de l’exercice, Sharhabil Ahmed n'a pas hésité, à la faveur d’une ouverture sociale et spirituelle, à sortir du cadre et à engager son avenir dans une téméraire modernité. Apprenons de l’histoire et prenons exemple…

Sharhabil Ahmed The King of Sudanese Jazz (Habibi Funk/ Bigwax Distribution) 2020