Le Jazz de Joe: Meddy Gerville

Meddy Gerville. © Maeva Nativel

Depuis facilement 20 ans, le pianiste réunionnais Meddy Gerville régale les oreilles affûtées de ses harmonieuses mélodies jazz métisses. Comme nombre de ses homologues issus de cultures plurielles, il ne cesse d’enrichir son vocabulaire sonore de notes multicolores nourries de ses rencontres, échanges, dialogues avec ses contemporains. Il lui fallait pourtant retrouver la sève de son inspiration pour affirmer son identité artistique. En faisant paraître Mon Maloya, Meddy Gerville met, certes, l’accent sur ses racines, mais joue de cette manne créole pour revendiquer sa liberté de créer.

Le maloya est la matrice des traditions ancestrales réunionnaises. Il accompagne les célébrations, les chants, les danses, le quotidien des populations locales depuis des siècles. Hérité principalement d’Afrique de l’Est, ce mode d’expression séculaire est un écho toujours très vivace d’une communauté meurtrie qui tentait d’échapper à l’oppression des colons européens en inventant des rites et codes que les esclavagistes peinaient à contraindre.

Cette forme de résilience patrimoniale a survécu et s’est même développée au fil des décennies. Aujourd’hui, le maloya se décline de mille manières, mais conserve cet élan contestataire et revendicateur. Chaque interprète redessine les contours de cet héritage hybride en y apportant sa personnalité, son message, son intention.

Si Danyel Waro, Davy Sicard, Olivier Ker Ourio ou Meddy Gerville ont le devoir de préserver la source de leur créolité commune, ils la transmettent différemment en répondant à leur vécu, leurs repères, leur sensibilité.

Meddy Gerville a choisi de mâtiner son maloya d’ornementations jazz dont il est friand. De longue date, il s’acoquine avec des improvisateurs émérites dont le talent n’est plus à prouver. Le guitariste Louis Winsberg, le trompettiste Nicolas Folmer, le saxophoniste Stéphane Guillaume furent ses complices à ses tout débuts. Vinrent grossir la liste de ses précieux acolytes, des virtuoses éclairés comme l’accordéoniste Marc Berthoumieux et le bassiste Michel Alibo.

Progressivement, Meddy Gerville est parvenu à imposer sa patte "maloya jazz" à travers de nombreux albums dont certains lui ont valu la reconnaissance unanime de ses pairs. Il a notamment reçu en 2011 le prix de la meilleure tournée lors de la cérémonie des "Voix de l’océan" qui saluait alors indirectement son album 7ème ciel.

Maloya toujours

Dix ans ont passé et Meddy Gerville poursuit sa route dans la même direction avec cette volonté farouche de faire entendre les couleurs chantantes de son maloya. Ses prouesses pianistiques sont plus éclatantes que jamais, mais elles ne masquent pourtant pas sa maîtrise de l’art vocal.

Fin compositeur, il a façonné un répertoire qui sied à ses nombreux talents. Comme un bluesman autodidacte dans le sud rural américain, il s’est forgé un style qui le distingue et enracine sa musique dans un terreau qu’il sait rendre fertile. Écoutez simplement Blues Dann Labitasyion et laissez-vous porter par la musicalité des mots, les circonvolutions des notes.

Qu’importe vos connaissances linguistiques, les intonations de ce créole-là sont universelles et vous feront forcément frissonner. Il est d’ailleurs curieux de constater que la valeur d’un tel instrumentiste dont la constance est irréfutable ne soit pas davantage exposée.

Faut-il à nouveau regretter le peu de curiosité métropolitaine pour les artistes ultramarins ? Le trompettiste guadeloupéen Franck Nicolas avait pointé du doigt cette énigme récurrente en 2018 en entamant une grève de la faim qui suscita quelques réactions ponctuelles. Alors que l’économie de la musique souffre d’une pandémie dont on ressent déjà les terribles conséquences sur le frêle statut des artistes, il paraît essentiel de soutenir les créateurs quand leurs œuvres méritent une réelle considération.

L’album de Meddy Gerville n’est donc pas anodin. Il nous ouvre l’esprit, nous rend attentifs, altruistes, nous incite à écouter avec plus d’acuité les accents du monde. Son maloya est aussi le nôtre. Il nous invite à plus de solidarité, d’unité et de bienveillance. Un musicien a le privilège d’être un acteur et un témoin de son temps. Il reflète son époque et la provoque.

Ne restons pas des auditeurs passifs, accompagnons les efforts de ces heureux agitateurs et applaudissons-les bruyamment. L’éclectisme de Meddy Gerville l’a emmené jusqu’au bout du monde (Shanghai et Pékin, notamment), lui a permis de rencontrer jadis ses héros (Randy Brecker, Lionel Loueke, Karim Ziad, Nguyên Lê…) et de jouer à leurs côtés. Le maloya est un idiome musical qui engage naturellement la conversation. Nul doute que le nouvel album de Meddy Gerville aura cette vertu et la chérira encore très longtemps.

Meddy Gerville Mon maloya (Seagate/Synologie) 2020
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