Le Jazz de Joe : Nils Petter Molvaer & Mino Cinelu

Nils Petter Molvær et Mino Cinelu. © Delphine Bertrand

On ne l’attend jamais là où il nous emmène… Le percussionniste, batteur, guitariste, chanteur, producteur, compositeur et arrangeur, Mino Cinelu, continue de surprendre. C’est en compagnie du trompettiste norvégien, Nils Petter Molvaer, qu’il s’aventure, cette fois-ci, dans un univers sonore audacieux et imprévisible. SulaMadiana est l’intrépide addition de deux créateurs, de deux esprits vifs, de deux horizons lointains que la musique a rapprochés.

D’où vient donc cette propension à vouloir constamment se dépasser ? Il serait si facile de renvoyer cette interrogation aux années fastueuses que Mino Cinelu eut le privilège de passer aux côtés du maître Miles Davis. Il est indéniable que le regretté virtuose poussait ses acolytes à prendre des risques, mais il reconnaissait également l’originalité et l’authenticité d’un instrumentiste.

Mino Cinelu a en lui ce goût pour l’expérimentation que le célèbre trompettiste américain accueillait avec gourmandise. Déjà, dans les années 1970, Mino Cinelu avait déployé son inventivité fougueuse au sein du groupe Chute Libre ou au service du chanteur Bernard Lavilliers. Il n’est donc pas étonnant de déceler cette inspiration foisonnante dans chacun des projets auxquels ce brillant rythmicien prend part.

SulaMadiana est donc le fruit d’une longue quête rythmique et harmonique qui a conduit Mino Cinelu aux quatre coins du globe depuis 40 ans. Ses racines antillaises, sa culture métisse et son ouverture d’esprit ont nourri son appétit mélodique, accéléré les rencontres et scellé des camaraderies.

De Stevie Wonder à Salif Keita, qui n’a pas joui des acrobaties percussives de ce trublion malicieux ? Le pianiste Kenny Barron, figure éminente d’un jazz délicat et soyeux, se laissa, par exemple, gentiment bousculer, en 1995, par les idées intrépides d’un espiègle Mino Cinelu. L’album Swamp Sally fut d’ailleurs l’un des plus éclatants dialogues imaginés par ces deux musiciens émérites.

En duo avec Nils Petter Molvaer

C’est en duo que Mino Cinelu semble le mieux exprimer la diversité de son jeu. En invitant Nils Petter Molvaer à œuvrer conjointement sur l’album SulaMadiana, il parie sur l’opposition des couleurs, l’antagonisme des lectures, l’inversion des identités. L’impétuosité cadencée de ses origines caribéennes anime la sérénité éthérée de son partenaire scandinave.

À l’inverse, la langueur poétique et "trompettique" de Nils Petter Molvaer apaise les irruptions frénétiques des tambours du troubadour. Cette fusion fait mouche et révèle toutes les possibilités d’un partage culturel assumé. Cette recherche incessante d’une universalité artistique manifeste est un enjeu de taille pour Mino Cinelu. C’est une direction, une trajectoire, un cap, qui donne sens à sa vie de ménestrel.

Sans le dire, il nous interroge, nous interpelle, nous alerte. Le titre Process of Breathing révèle-t-il l’inquiétude d’un citoyen du monde face à une planète qui tousse ? Est-ce l’indignation d’un résident new-yorkais atterré de voir ses contemporains asphyxiés par l’impunité d’une autorité policière omnipotente ?

Apprenons à lire entre les lignes… mélodiques. Après tout, l’album s’ouvre sur une composition tellement limpide, Le monde qui change ! Voilà qui nous éclaire sur le discours des auteurs. Le XXIe siècle altère nos certitudes et nous impose un examen de conscience. Il est temps de faire le point sur nos existences et d’honorer nos grands anciens dont la sagesse guidait parfois nos pas.

Nils Petter Molvaer et Mino Cinelu saluent d’ailleurs sur ce disque la mémoire de trois personnalités majeures disparues en 2020 : Manu Dibango, Tony Allen et Jimmy Cobb. Trois icônes, trois modèles d’intégrité, trois frondeurs.

Des messages

SulaMadiana est donc un album pétri de messages suggérés que nous avons le devoir de saisir. Aviez-vous noté la célébration de l’insularité dans le titre du disque ? Sula est une île norvégienne où Nils Petter Molvaer vit le jour en 1960. "Madiana" fait écho à la terre martiniquaise, chère à Mino Cinelu.

Certes, ces petits indices nous invitent à parfaire nos connaissances géographiques, mais aussi à entendre la musicalité de ces contrées préservées où les idiomes résistent encore aux normes de la mondialisation. SulaMadiana résiste donc à la facilité, au consensus. C’est une œuvre engagée qui mérite plusieurs écoutes, plusieurs interprétations, et sûrement, plusieurs applaudissements.

Notre attention est la plus belle récompense qu’attendent les artistes téméraires. Mino Cinelu et Nils Petter Molvaer en font partie. Chacun à sa façon tente de déjouer les codes de l’industrie du disque en évitant sciemment les parcours fléchés. Il paraît finalement logique que l’ombre de Miles Davis plane au-dessus de leurs productions communes ou respectives.

Ils sont, l’un comme l’autre, des disciples du maestro et reconnaissent volontiers son aspiration à innover et à sortir du cadre. Ils ont appris de cette hardiesse et la restituent aujourd’hui indirectement avec force et conviction.

Mino Cinelu & Nils Petter Molvaer SulaMadiana (BMG) 2020
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