Ibrahim Maalouf fête ses 40 ans en "40 Mélodies"

Pour ses 40 ans, Ibrahim Maalouf publie l'album "40 mélodies". © Yann Orhan

Bardé de distinctions et particulièrement prolixe, le trompettiste Ibrahim Maalouf s’offre un disque, 40 Mélodies, pour fêter son quarantième anniversaire. L’album comprend 40 reprises et trois "bonus" inédits. Le musicien franco-libanais les a enregistrés en duo avec le guitariste belge François Delporte, rejoint par quelques invités : Sting, Jowee Omicil, Richard Bona, le Kronos Quartet… Pour Ibrahim Maalouf, récompensé par deux Victoires de la Musique et deux Victoires du Jazz, ce disque est l’occasion de faire le point sur sa carrière et sur sa musique.

RFI Musique : Comment avez-vous choisi 40 mélodies parmi votre discographie, qui compte 11 albums et une dizaine de bandes originales ?
Ibrahim Maalouf
 : La sélection s’est faite de manière assez instinctive. Il y a des morceaux que le grand public connait et que les spectateurs me demandent de jouer à chaque concert : Beirut, True sorry, Happy face, etc. C’était assez chouette de les adapter en duo. Et puis il y a les morceaux que j’avais envie de mettre en avant, que les gens connaissent un peu moins: Esse emm", tiré de mon deuxième album, Kalthoum, hommage à Oum Kalthoum [chanteuse égyptienne le plus célèbre du monde arabe, 1898-1975, ndlr], Le grand voyage, extrait d’une musique de film… Je leur redonne une seconde vie en allant à l’essentiel. Il n’y a que la trompette et l’accompagnement. Il n’y a que la mélodie, moi et François Delporte, mon guitariste depuis plus de dix ans.

Comment a évolué votre travail au fil des années ?
Ce que je ressens, c’est qu’avec le temps, on finit par murir, aller à l’essentiel, vers ce qui a le plus de signification pour nous. Selon moi, les mélodies transportent en elles tous les messages que je veux communiquer à travers la musique. Les mots, eux, ont des significations qui évoluent avec le temps. Aujourd’hui, des mots comme "démocratie", "liberté" ou "amour" veulent peut-être dire quelque chose de différent de ce qui sera leur sens dans 100 ou 150 ans. Les mélodies, elles, restent dans la mémoire des gens, dans l’inconscient collectif. Certaines ont 100, 600, 800 ans… et je pense que leur signification ne peut pas être trahie. On ne peut pas mentir. La mélodie transporte des émotions, des histoires, des joies ou des souffrances et elle signifiera toujours ce qu’elle signifie aujourd’hui.

En vous concentrant sur ces mélodies, recherchez-vous une certaine épure ?
Exactement. Ce travail a été très intéressant pour moi. Je me suis remis en question sur ces compositions. Car si vous écoutez les versions originales des 40 mélodies de cet album, vous noterez qu’elles sont beaucoup plus complexes, plus orchestrées. J’ai souvent eu l’impression qu’il manquait des choses, donc je rajoutais des couches de production, des éléments d’électronique, des orchestres, des cuivres, des cordes, des percussions, etc. Je travaille pendant des années sur un album, entre 2 et 5 ans. Mais finalement, maintenant, peut-être avec la maturité de mes 40 ans [rires], je me dis qu’il faut savoir toucher à l’essentiel, ne pas se cacher derrière quelque chose. C’est la meilleure manière de se raconter aussi. Dire quels messages on veut transmettre. Si le discours est simple, si les notes sont épurées, le message passe mieux.

 

C’est cette conviction que vous voulez transmettre à vos élèves ? 
Oui. J’ai enseigné la trompette de l’âge de 17 ans jusqu’à il y a 4-5 ans et j’enseigne toujours l’improvisation. L’improvisation est un message très simple, même s’il est parfois compliqué à comprendre. L’improvisation, c’est la liberté, l’authenticité, la sincérité du propos, mais avec un cadre, un enseignement derrière. Je dis à mes élèves qu’il faut renouveler le discours artistique, en respectant néanmoins l’histoire de cette discipline artistique. J’essaie d’aller dans ce sens-là également. Je pense que c’est nécessaire aujourd’hui. Même si je ne suis pas "engagé" politiquement, ma musique, elle, se veut engagée car elle véhicule des valeurs, des idéaux. Cette liberté qu’offre l’improvisation -qui nait d’une créativité spontanée, authentique et sincère- doit être toujours  respectueuse de l’Histoire, des identités, des sources d’inspiration qui –précisément- nous donnent la possibilité d’être libres.

Liberté et respect : vous êtes toujours en tension entre ces deux valeurs ?
Exactement. C’est tout le paradoxe de notre époque. J’ai connu ce problème dans le jazz. Quand j’ai commencé, en proposant quelque chose d’un peu différent du jazz traditionnel –et je n’étais pas le seul-, j’ai été en butte à l’hostilité d’artistes qui voulaient protéger cette culture jazz… avec le même amour que moi! Mais quand on surprotège, on empêche d’évoluer. C’est la même problématique avec l’identité. Protéger une identité, c’est l’aider à évoluer dans le temps, à s’adapter aux évolutions de nos sociétés. C’est pareil pour un enfant. On le protège en lui apprenant à vivre dans le monde de demain, et pas en l’obligeant à vivre selon les codes d’hier… Mais cela n’est possible qu’en respectant néanmoins les codes d’hier ! J’essaie de faire cela avec la musique depuis toujours.

40 Mélodies est sorti le vendredi 6 novembre. C’est votre véritable date d’anniversaire ?
Pas exactement. Mon anniversaire, c’est le 5 novembre, mais, en France, les disques sortent le vendredi. Par ailleurs, ce n’est pas cette date du 5 novembre qui est inscrite sur mes papiers d’identité. Ma mère a accouché sous les bombes, à Beyrouth, le 5 novembre 1980, et je n’ai pu être déclaré aux services de l’état-civil que plus tard, le 5 décembre. C’est donc cette date-là qui figure sur les documents officiels. 

Ibrahim Maalouf 40 Mélodies (Mi'ster) 2020

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