Le Jazz de Joe : Belkacem Drif

Le batteur français Belkacem Drif sort l'album "Siempre Lo Mismo". © Alice Morelli

Le batteur français Belkacem Drif réunit autour de lui un aréopage de musiciens de talent et publie un album Siempre lo mismo, entre envolées jazz et musiques du monde.

Le mot "métissage" est aujourd’hui surexploité et souvent détourné de son sens premier par commodité lexicale ou verbiage improductif. Le jazz étant l’une des plus gourmandes formes d’expression, nourrie d’échange et de partage, il n’est pas rare que la tentation de croiser les cultures anime l’esprit des créateurs. Rares sont ceux qui parviennent cependant à éviter le piège de la juxtaposition des styles. Le batteur Belkacem Drif y est parvenu en se laissant simplement guider par son instinct.

L’inspiration naît d’une idée, d’un vécu, d’une source, d’un patrimoine… Elle est le fruit d’une écoute attentive, d’une générosité naturelle, d’un goût pour le voyage artistique ou spirituel. Très jeune, Belkacem Drif vivait dans un environnement multicolore qui suscitait sa curiosité et ouvrait ses oreilles.

Les échos sonores de ses voisins gitans rythmaient son quotidien et, imperceptiblement, enrichissaient ses connaissances musicales et son altruisme naissant. Il ne lui manquait qu’un cadre plus académique pour contenir sa fougue de jeune banlieusard pétri de rêves et d’idéalisme.

Formation musicale

Une première école de musique, puis un conservatoire parisien et, enfin, le Centre d’Informations Musicales (CIM), prestigieux établissement dévolu au jazz et aux musiques actuelles, lui donnent les clés d’un cheminement harmonieux où ses talents de rythmicien se révèlent au grand jour.

C’est le début d’une aventure fort cadencée qui le conduira à soutenir les mélodies d’interprètes venus d’horizons très divers, soul, jazz, bossa, rock, avec ce secret espoir de conduire, un jour, sa propre formation. Cette première étape, nécessaire à l’épanouissement de tout instrumentiste en devenir, sera franchie en 2014 avec Bel’Âme Project, une invitation à dépasser les frontières géographiques, métronomiques et mélodiques.

De Cuba au Maghreb, du Brésil à l’Afrique subsaharienne, la promesse d’un dépaysement syncopé est tenue. L’irrépressible envie de sortir des conventions et de réunir une grande famille de virtuoses au-delà de leurs réflexes identitaires semble déjà germer dans cette première proposition discographique. Il faut donc aller encore plus loin…

En 2020, l’insatiable Belkacem Drif se met en tête de convier en studio des partenaires dont les origines transcontinentales insuffleront une humeur cosmopolite à son nouveau projet. Siempre lo mismo fait donc appel à la transe gnawa de Saïd Mesnaoui, aux ornementations flamenco de Paco Narvaez, aux tempos afro-cubains de Manu Bizeau et aux circonvolutions vocales de Julien Marc.

Cet aréopage de brillants complices mérite cependant le soutien indispensable de vaillants jazzmen capables de magnifier l’intention du chef d’orchestre. Le métissage doit être inné, irréfléchi, spontané pour être pertinent et légitime.

Quelques fins solistes comme Éric Lelann, Hervé Meschinet, Julien Alour, Nico Morelli, entre autres, seront donc sollicités pour créer ce lien invisible mais si palpable de l’osmose parfaite. L’enjeu est là ! Chercher l’homogénéité en additionnant des accents hérités de sources hétéroclites ancestrales.

Ses propres compositions et le Boléro

Quel est le dénominateur commun à toutes ces tonalités enracinées dans leur tradition respective, qu’elles soient kabyles, cubaines, ibériques ou marocaines ? Belkacem Drif nous livre une réponse magistrale à cette perpétuelle interrogation. En pariant sur l’essence d’une culture, la maîtrise d’un art et l’ouverture d’esprit, chanter à l’unisson est possible. Il n’est plus impératif de se comprendre, il suffit de ressentir. Les mots n’ont plus d’importance, les notes dialoguent instantanément.

Cette entente indicible irradie le répertoire de Belkacem Drif qui s’autorise, par ailleurs, une relecture très audacieuse du Boléro de Maurice Ravel déjouant avec malice l’implacable rigueur temporelle de l’œuvre originale. Quitte à revitaliser une composition universelle, autant faire un pas de côté et jouer avec d’autres codes instrumentaux.

Cette pointe d’humour judicieusement arrangée dévoile, une fois de plus, l’inventivité et la finesse des interprètes. Nous voilà revenus à notre postulat initial… Le métissage ne doit pas être une superposition d’idiomes. Il doit être animé par une volonté sincère de conjuguer des appétences. Siempre lo mismo le confirme avec goût. La collégialité l’emporte sur l’individualité. Oui, chacun des musiciens présents sur cet album a sa spécificité mais c’est ensemble que leurs prouesses stylistiques grandissent et dessinent les contours d’une œuvre métisse.

Écoutez Mila ou Soffio pour vous en convaincre. Finalement, c’est toujours pareil ("Siempre lo mismo"), aller à la rencontre, converser, s’intéresser est le premier pas vers une compréhension mutuelle. Les défiances, les croyances, les peurs, ne sont que les symptômes d’un repli sur soi.

Ayons l’âme métisse, ouvrons notre cœur et laissons-nous charmer par la musicalité arc-en-ciel de Belkacem Drif et de ses intrépides acolytes.

Belkacem Drif Siempre Lo Mismo (Chez Oime Production) 2021

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