Le Jazz de Joe : Belmondo Quintet

Lionel et Stéphane Belmondo forment le duo jazz Belmondo Quintet. © Géraldine Aresteanu

Comme son nom l’indique, Brotherhood est une histoire de famille… Celle de deux frères, Lionel et Stéphane Belmondo, qu’une science de l’improvisation et de l’interprétation a hissé au rang de solistes reconnus et acclamés. Ce don savamment entretenu les a conduits à œuvrer à nouveau de concert pour réaliser cet album délicat, gracieux, révérencieux.

Un quart de siècle a passé depuis que le saxophoniste (Lionel) et le trompettiste (Stéphane) ont imaginé un orchestre familial porté par des instrumentistes de grande valeur. Certes, la composition du quintet a pu changer au fil des ans, mais la camaraderie a subsisté et la révérence pour le répertoire des grands aînés s’est affirmée, car, au-delà de ce rigoureux sens de l’interprétation, l’intention est toujours aussi limpide.

Les frères Belmondo ont le plus profond respect pour tous ceux qui ont dessiné, directement ou indirectement, les contours de leur expressivité. S’ils furent occupés à parfaire leur propre identité sonore à travers des projets personnels souvent couronnés de succès, l’envie de raviver la flamme d’une fratrie intacte ne s’est jamais évanouie.

Invités de marque et références

Les retrouvailles furent, chaque fois, l’occasion de confronter leur créativité commune aux accents multiculturels d’invités de marque. C’est ainsi qu’en 2005, le légendaire saxophoniste et flûtiste américain Yusef Lateef imprima sa virtuosité libre sur Influence, l’un des albums phares des frères Belmondo. Il paraissait naturel que ce souvenir indélébile rejaillisse aujourd’hui dans Yusef’s Tree, une ode délicate au regretté et si éphémère partenaire discographique.

En 2008, le chanteur et guitariste brésilien Milton Nascimento fut, à son tour, l’hôte des Belmondo. Une fois encore, l’irrépressible envie de sortir du cadre strict du jazz pour ouvrir le "chant" des possibles à des échos latins devenait une nécessité et un acte de foi.

Cette volonté d’honorer les grandes figures d’hier et d’aujourd’hui entrées dans leur panthéon sacré fut un fil conducteur bien agréable à consolider pour ces deux frères et âmes sensibles dont les talents de solistes magnifient une direction musicale irréprochable.

Il devient alors très aisé pour l’auditeur de ressentir le lien indéfectible qui unit ces deux précieux interprètes soutenus avec raffinement par des compagnons de route fiables et rassurants. Éric Legnini (piano), Sylvain Romano (contrebasse) et Tony Rabeson (batterie) donnent du corps et de la légèreté à cette offrande fort goûteuse. Comment ne pas se pourlécher les oreilles en savourant les clins d’œil affectueux de Stéphane et Lionel Belmondo à de swinguants géants comme le saxophoniste Wayne Shorter ou le trompettiste Woody Shaw dont ils ne peuvent qu’attester la valeur incontestable et l’influence sur leur propre développement ? Comment ne pas se délecter de cette épistolaire aubade pour Bill Evans, l’un des plus importants pianistes de l’histoire du jazz, l’un des plus irrésistibles compositeurs du XXe siècle ?

Brotherhood est le reflet d’une connivence artistique innée. Savoir décoder chacune des compositions qui illuminent cet album fort touchant est inutile. Laissons l’émotion nous gagner et acceptons de frissonner, notamment, quand une gracieuse homélie pour un père disparu nous étreint.

Une sensibilité unique

S’approprier ce disque, c’est entendre les vibrations de deux frères pétris de talent et dont l’unique sensibilité éveille en nous cette sérénité mélancolique, ni triste, ni pesante, qui seulement nous apaise et nous réconforte, cette fameuse douceur familiale évanescente que frères et sœurs entretiennent quand le temps s’échappe…

Lionel et Stéphane Belmondo nous avaient déjà ensorcelés dans le passé grâce à leur imperceptible aptitude à pénétrer notre âme, mais ils parviennent, cette fois-ci, à nous prendre par la main, à nous emmener encore plus loin dans leur univers sensoriel, là où les notes l’emportent sur les mots, là où la sensation dépasse la description.

Cette qualité-là est rare et force l’admiration. Il serait aisé de chercher des équivalences historiques, de convoquer d’illustres personnages d’antan pour définir cette merveilleuse musique offerte aujourd’hui par un quintet aguerri, mais ne serait-ce pas futile, maladroit ou blessant, de tenter des comparaisons hasardeuses ? Oui, l’essence d’un art repose toujours sur un héritage.

La création, diront certains, est une imitation maîtrisée et sublimée, mais détachons-nous de cette acception réductrice et tronquée devenue l’apanage des éternels ronchons. Sachons saluer une œuvre pour ce qu’elle est… En l’occurrence ici, majestueuse !

Belmondo Quintet Brotherhood (B Flat Recordings/Jazz & People) 2021

Page Facebook