Le Jazz de Joe : Big in Jazz Collective

Le Big in Jazz Collective © Manuel Moutier Danbeal

L’érosion du temps altère parfois la mémoire patrimoniale d’un peuple. Aux Antilles, l’impérieuse nécessité de préserver un héritage est une exigence et s’exprime aujourd’hui à travers les relectures jazz d’un collectif de musiciens émérites dont la virtuosité revitalise les œuvres d’antan, Big in Jazz Collective.

La crise sanitaire a, certes, terriblement affecté le monde de l’art, mais a, parfois, stimulé la créativité. En 2020, alors que le monde entier se confinait, quelques musiciens antillais de renom profitaient de cette quiétude inattendue pour envisager un projet qui allait célébrer les grands compositeurs et interprètes caribéens.

Réunis à la Villa Chanteclerc de Fort-de-France en Martinique, huit instrumentistes de haute volée décidaient de travailler sur un répertoire historique lors d’une résidence studieuse et joyeuse. Le fruit de leur intense collaboration deviendra Global, un album judicieusement composé de mélodies immortalisées naguère par divers illustres auteurs ultramarins, Alexandre Stellio, Eugène Mona, Alain Jean-Marie, Marius Cultier ou Al Lirvat, entre autres… Le Big in Jazz Collective venait de naître et reprenait l’esprit intact du Big in Jazz Festival, ce rendez-vous musical annuel qui, depuis 2001, honore les cultures insulaires avec un regard singulièrement planétaire.

Pour donner du relief à cette idée lumineuse, il fallut ainsi faire appel à des acrobates du rythme et de l’harmonie. Lorsque Thomas et Manuel Boutant, programmateurs du festival Big in Jazz, furent contraints de surseoir à l’édition 2020 en raison de la pandémie, ils convièrent de fins improvisateurs à passer une semaine en résidence pour peaufiner un programme capable de susciter l’engouement d’un public curieux et ouvert. Après plusieurs jours de collégialité mélodique, la liste des œuvres retenues était dévoilée et adoptée pour une future séance de studio.

Sensibilités différentes pour un audacieux projet

C’est à Meudon, en région parisienne, que l’esquisse d’un album voit le jour. Nous sommes en janvier 2021 et la ferveur des différents protagonistes accélèrent la réalisation de cette ambitieuse production. Toutes les sensibilités sont présentes, les impétueuses trouvailles de Jowee Omicil au saxophone, les envolées lyriques de Ludovic Louis à la trompette, les ornementations inspirées de Maher Beauroy au piano, la fougue de Ralph Lavital et Yann Négrit aux guitares, les cadences soutenues de Tilo Bertholo et Sonny Troupé aux percussions et le tempo inventif de Stéphane Castry à la basse.

Cette addition de personnalités et cette démonstration d’incontestable savoir-faire, parviennent subitement à magnifier des ritournelles que la communauté caribéenne connaît et fredonne depuis près d’un siècle. Certaines chansons remontent aux années 1930 mais sont toujours présentes à l’oreille des Antillais. Serpent Maigre, par exemple, nous rappelle combien la biguine est une forme d’expression intemporelle. Réinventée par le Big in Jazz Collective, elle s’épanouit dans une tonalité funk surprenante, mais fort pertinente.

Toute musique matrice ne peut que croître et imposer sa légitimité culturelle. C’est la raison pour laquelle Global est un disque universel. Il prend sa source dans la tradition mais étire ses racines au-delà des conventions et des normes. Mi-Belle journée, composé dans les années 50, est un classique du tromboniste Al Lirvat. Sa résurrection jazz en 2022 par les huit trublions du Big in Jazz Collective le hisse au rang des hymnes à redécouvrir.

Des musiques caribéennes aux fanfares de La Nouvelle-Orléans

Il est plaisant de se laisser happer par toutes ces chansons d’autrefois qui ne semblent pas pâtir de leur longévité. Elles nous interrogent même sur nos réelles connaissances musicologiques. Le jazz de La Nouvelle-Orléans a, dit-on, fait germer mille et un swings. Certes, mais que dire des effluves caribéens présents dès le début du XXe siècle dans les premiers enregistrements américains ? La biguine, le gwoka, le bèlè, n’ont-ils pas nourri les balbutiements des premières fanfares néo-orléanaises ?

La déportation de millions d’Africains vers les Amériques a nécessairement provoqué des échanges, des rencontres, une créolisation de la langue, des comportements, des croyances et des rites. Ce nouveau vocabulaire corporel, linguistique et spirituel a indubitablement façonné une identité revendiquée de générations en générations.

Aujourd’hui, Big in Jazz Collective va plus loin que cette affirmation d’un particularisme régional. Ces huit intrépides agitateurs attendent de nous, auditeurs attentifs des circonvolutions du monde, une compréhension généreuse d’une humeur sonore altruiste que leurs ancêtres, malmenés par l’ignorance cruelle de l’histoire coloniale, espéraient pourtant de tout cœur.

Il n’est pas anodin que le bouquet final de ce disque chaleureux soit une adaptation furieuse du standard des Beatles, Come Together. L’unité est certainement le vœu sincère que tous les artistes, quels qu’ils soient, entendent insuffler dans les esprits de leurs admirateurs. Il faut juste savoir recevoir ce message, sans préjugés, sans méfiance, sans idées préconçues.

La musique est une émotion positive et irrésistible qui ne choisit pas ses adeptes ou disciples. La musique est une émanation de notre existence globale et collective. Les huit messagers de Big in Jazz Collective en sont convaincus et vous convaincront !

Big in Jazz Collective Global (Big in Jazz Records) 2022

En concert au New Morning à Paris le 3 février 2022
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