Doro Dimanta, du jazz à la cour royale du Baguirmi

Le musicien tchadien Doro Dimanta. © Aurélie Bazzara- Kibangula

Après avoir longtemps vécu en Europe, le saxophoniste Doro Dimanta est de retour dans son pays natal, le Tchad. Avec le groupe traditionnel Khalélé, il sort un album Baguirmi. Un étonnant mélange entre notes de saxophone et sonorités des sitars venu tout droit du Baguirmi, l'un des trois anciens royaumes du pays.

RFI Musique : Vous êtes l'un des rares saxophonistes tchadiens. Comment avez-vous découvert cet instrument ?
Doro Dimanta : Je ne l'ai pas découvert au Tchad, mais pendant mes études de musique en France. J'ai été nourri par les répertoires de John Coltrane et Archie Shepp. J'ai compris que le saxophone est un instrument très expressif et que la musique noire est basée sur la vocalisation des instruments comme s'ils imitent la voix humaine. Avec un saxophone, on peut susurrer, crier et hurler. Je souffle mes premières notes à 20 ans. Le jazz me permettait d'oublier la guerre civile qui faisait rage au Tchad et qui m'a beaucoup affectée.

Votre album Baguirmi Jazz est enregistré avec le groupe Khalélé qui vient de la province du Chari-Baguirmi. Vous êtes natif de Koumra dans la province du Mandoul. Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Nous nous sommes rencontrés en 2003 au ballet national de N'Djamena. Quand j'ai entendu les cinq musiciens qui jouaient avec leurs sitars et le balafon, je leur ai demandé si je pouvais jouer avec eux. C'était une révélation : c'était fluide ! (Rires)

Le groupe Khalélé joue un répertoire de cour royale qui date de l'époque du grand Barguimi, l'un des trois plus anciens royaumes du Tchad. Pourquoi mélanger sonorités traditionnelles et notes de jazz ?
Traditionnellement, il n'y a que les gens de la noblesse qui pouvaient jouer ce répertoire. Ils racontent la vie de la famille royale. Dans l'album, le titre Padja fait référence au ministre de la Guerre, Kachoura est le nom de son dauphin et Goumsou est le nom de la reine. Il y a aussi des chants de réjouissance comme Matabono et des chants d'encouragement comme Labour. Avec cet album, je veux montrer que c'est une belle musique et la valoriser. J'espère donner envie aux jeunes générations d'artistes tchadiens de s'intéresser à ce type de répertoire et leur montrer que la musique traditionnelle peut s'associer avec différents instruments dans différents styles. Khalélé est le dernier groupe à maîtriser ce répertoire, mais cette histoire musicale risque de disparaître avec eux. Aussi, j'ai voulu porter un autre regard sur nos musiques que l'on taxe souvent de folklore.

Vous n'aimez pas le terme folklore ?
Non. Je préfère le terme de musique traditionnelle. Une musique devient un folklore lorsqu'elle ne fait plus partie du quotidien. Mais la musique du Baguirmi est toujours jouée dans la province lors des événements qui marquent la vie de la communauté comme des fêtes, des mariages, des deuils... Elle est comprise par toute cette communauté, elle est donc bien vivante !

Le sitar, le balafon et le saxophone ont des notes bien différentes. Est-ce facile de jouer ensemble ?
C'est le cœur de la rencontre. Le premier instrument du musicien est son oreille. Le sitar et le balafon sont accordés de la même façon. C'était impossible de jouer du saxophone avec le diapason européen (rires). J'ai dû accorder mon saxophone un peu plus haut que la normale.

© Aurélie Bazzara-Kibangula
Doro Dimanta, sur scène.

 

Les neufs titres qui composent votre album ont une durée assez longue. Le morceau Padjia dure une dizaine de minutes...
C'est le fonctionnement naturel de la musique dans les communautés. Il faut du temps pour que la musique respire, se développe parce qu'elle est basée sur l'inspiration. Tant que l'artiste est inspiré, le morceau dure : dans la province du Chari-Baguirmi où le répertoire de cour royale était chanté par la grande cantatrice Maman Ildjima (décédée le 8 octobre 2012 : ndlr), les morceaux pouvaient durer trente secondes comme cinq heures. Pour l'album, on a raccourci les enregistrements !

La musique tchadienne peine à se professionnaliser et s'imposer sur la scène internationale. Comment expliquez-vous cela ?
Au Tchad, la culture est un domaine délaissé car le pays a tout misé sur la fonction publique et l'armée. Contrairement à d'autres pays comme le Sénégal, le Nigeria et même le Cameroun voisin, les autorités tchadiennes ne soutiennent pas assez la culture et l'industrie du disque n'existe pas. Tout est à construire en 2022. Un autre point : la musique tchadienne est méconnue, car les musiciens jouent de la musique du Congo, oubliant leurs propres racines. C'est autour des années 1990 que les Tchadiens sont revenus aux sources avec des groupes comme Pyramides et Tibesti. Aujourd'hui, le défi est de former une jeune génération d'artistes pour qu'ils puissent avoir un niveau compétitif sur la scène internationale et fiers de leurs racines.

Doro Dimanta et Khalélé  Baguirmi Jazz 2022