Le Jazz de Joe : Annick Tangorra & Alain Jean-Marie

Annick Tangorra et Alain Jean-Marie. © Driss Hadria

Une chanteuse, un pianiste… Voilà un format classique qui suggère un idéal musical pour tout interprète ou instrumentiste aguerri. Pourtant, ce duo-là prend des risques et parvient à nous captiver. Les mélodieuses harmonies vocales d’Annick Tangorra épousent avec grâce la virtuosité délicate d’Alain Jean-Marie. Time for a Cry suscite le frisson, mais pouvait-il en être autrement ?

Réunir deux personnalités en studio peut parfois relever du pari quand les protagonistes, choisis à la hâte, se retrouvent nez à nez dans l’espoir de ficeler un projet plus mercantile qu’artistique. Ce ne fut évidemment pas le cas pour ce disque réalisé par deux complices dont la valeur n’est plus à prouver.

Certes, la notoriété d’Alain Jean-Marie attise instinctivement notre curiosité, mais, très vite, nos oreilles se laissent happer par l’homogénéité de ce dialogue piano-voix irrésistible. Annick Tangorra se nourrit subtilement des envolées de son précieux partenaire et cela s’entend.

Sa maîtrise de l’art vocal nous charme, nous invite à une nostalgie jazz et l’écho des grandes figures d’antan résonne dans notre esprit. Il est naturel de vouloir comparer notamment quand le répertoire fait appel à des standards immortalisés par les étoiles d’hier, les Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Helen Merrill, Sarah Vaughan… Pour autant, et bien que certaines références soient flatteuses, il faut lâcher prise et savoir savourer une voix sans idée préconçue.

Belle association

Pour cette session d’enregistrement, Annick Tangorra a justement évité l’écueil d’être la prisonnière d’un héritage patrimonial trop imposant. Au-delà de quelques relectures inspirées de thèmes universellement connus, elle a mis des mots doux sur les notes ciselées d’Alain Jean-Marie.

Cette audacieuse proposition musicale revitalise subitement les œuvres du pianiste guadeloupéen et légitime leurs échanges révérencieux. Déjà sur son précédent album Springtime, orchestré par le pianiste martiniquais Mario Canonge, Annick Tangorra avait sollicité Alain Jean-Marie pour quelques fines ornementations.

Il est donc pertinent de dire que leur association s’imposait d’elle-même et que le fruit de cette communion ne pouvait qu’être savoureux. Si l’humilité est le trait de caractère de ces deux âmes sensibles, ne minimisons pas leur prestigieuse destinée respective.

Alain Jean-Marie est un pilier de l’histoire du jazz. Il a partagé la scène avec quelques grands noms du XXe siècle dont Chet Baker, Art Farmer, Max Roach, Abbey Lincoln, Charlie Haden, etc. Ses nombreuses récompenses honorifiques attestent de son génie pianistique. Il est un compositeur célébré, peu disert, si ce n’est devant les 88 touches de son clavier. Il force tout simplement le respect.

Passion pour les rythmes ultramarins

Annick Tangorra ne peut que se féliciter de côtoyer ce grand personnage qui, du haut de ses 76 ans, lui offre ce cadeau unique de concevoir un album commun. Face à un maestro, la modestie l’emporte certainement, mais la destinée d’Annick Tangorra mérite tout de même un éclairage particulier. Rompue, depuis les années 80, aux prestations en clubs, elle a développé une musicalité enracinée dans la culture afro-caribéenne dont elle ne se prétend pourtant pas une locutrice originelle.

Elle avoue seulement sa passion pour les rythmes et accents ultramarins sans forfanterie. Elle a juste "bourlingué", dit-elle, du Brésil aux Antilles, de Marseille à Paris, en se confrontant avec gourmandise aux richesses culturelles de ses rencontres. Ici avec l’organiste Emmanuel Bex, là avec le trompettiste Ivan Julien.

Progressivement, sa voie s’est dessinée et sa voix s’est affirmée. Le regretté violoniste français Didier Lockwood disait d’elle : "Il y a dans sa voix un suave mélange de lyrisme contenu, de sensualité raffinée et d’élégance charnelle. Sa grande aisance rythmique et sa magnifique technique vocale se mettent au service d’une musique à la fois festive, langoureuse et mélancolique".

Depuis 40 ans, Annick Tangorra avance pas à pas et la maturité de son art lui permet aujourd’hui d’embrasser des moments privilégiés avec un géant de la composition et de l’interprétation jazz. Time for a Cry confirme ce que furent déjà nos certitudes. Au fil du temps, la voix d’Annick Tangorra se révèle, s’illumine, et se marie pianissimo avec les scintillements d’un éblouissant aîné.

Les grands esprits finissent toujours par se rencontrer. Notons d’ailleurs que ce projet fut conçu dans l’église luthérienne de Saint-Marcel à Paris. Outre la spécificité sonore d’une telle bâtisse, propice à l’élévation de l’être, quelques anges gardiens ont dû accompagner cette entente pleine de ferveur entre deux créateurs exaltés.

À Lyon, le 25 mai et à Paris le 04 juin, les ouailles, amateurs de jazz authentique, pourront louer par leurs chaleureuses acclamations la fluidité tranquille d’un élégant compagnonnage.

Annick Tangorra & Alain Jean-Marie Time for a Cry (Aztec Musique/Pias) 2022