Malick Koly et N’Kantila : une tornade dans le désert

Le musicien Malick Koly. © Illa Olivia Donwahi

Après avoir écumé les clubs new-yorkais et accompagné le trompettiste américain Wallace Roney aux Etats-Unis, le batteur ivoirien Malick Koly est de retour en Côte d’Ivoire. A la tête du groupe N’Kantila, il s’est entouré de quatre percussionnistes et entend pousser la musique traditionnelle vers les sentiers escarpés des formes libres.

"Vous dites simplement ce que vous pensez… il ne faut pas se stresser !". Avec bienveillance, Malick Koly rassure les quatre musiciens de son groupe, peu habitués aux interviews. Lui a déjà fait le tour du monde, joué sur les scènes mythiques du jazz à l’international, côtoyé des légendes… Eux ont connu les années difficiles de l’après-guerre en Côte d’Ivoire, la faillite du secteur culturel et les représentations dans les mariages et les funérailles pour joindre les deux bouts.

Le mercure affiche 35 °C à "Babi", la capitale économique de la Côte d’Ivoire (Abidjan, NDLR), mais ça n’empêche pas le jeune musicien de porter un bonnet en laine. Il arbore un style racé, quelque part entre l’élégance des années 1960 et le headwear du rap US. Dans le jardin coloré de la fondation Donwahi, les répétitions s’étendent jusqu’à la fin de l’après-midi. "On reprend ton solo, on y va", lance-t-il. Batterie, dum-dum, djembé, cloche :  des musiques répétitives exaltées par une touche de "free", s’élèvent entre les branches des bougainvilliers. "On défend l’aspect traditionnel de la musique, mais on pousse pour découvrir d’autres choses, se redécouvrir d’une certaine façon", explique Malick Koly, à la tête du projet N’Kantila depuis un an.

Enfant de la balle

Le prodige de la batterie n’a que 23 ans mais impose le respect : son parcours musical ressemble déjà à celui d’un vétéran du jazz. "A deux ans, j’ai commencé la batterie, plus tard j’ai débuté la composition et puis j’ai déménagé aux Etats-Unis quand j’avais 11 ans". Malick Koly est un enfant de la balle. A l’époque, la compagnie de théâtre de son père Souleymane Koly a atteint une renommée mondiale. Le Kotéba d’Abidjan, créé en mai 1974, regroupe des acteurs et des musiciens de toute la sous-région. Les comédies musicales vaudevillesques africaines de la troupe, mêlant le théâtre et la musique, dénoncent les travers des sociétés ouest-africaines. "Mon père était sociologue, écrivain, metteur en scène ; ma mère, chanteuse, interprète (…) J’ai grandi en tournant avec la troupe", explique-t-il sobrement.

Pour parfaire son éducation musicale déjà très avancée, il est encore enfant quand il s’expatrie outre-Atlantique pour étudier dans une école de musique, la New School. A New-York, il grandit, s’affranchit des figures familiales et multiplie les collaborations avec des musiciens plus ou moins expérimentés. "Vers 16-17 ans, j’ai commencé à former mes propres groupes, avec d’autres sidemen de mon âge, on tournait un peu partout à New-York". Aux Etats-Unis, le jeune batteur se frotte à l’exigence du jazz classique et contemporain : les grilles, la composition, la technique rythmique et la recherche mélodique liée à l’improvisation.

En 2020, son mentor - le trompettiste américain Wallace Roney - meurt des suites du Covid-19. Deuil compliqué, remise en question : c’est le moment opportun pour un retour aux sources. "Musicalement, je savais que j’allais rentrer, je savais que j’allais collaborer, mais je ne savais pas de quelle façon. J’ai découvert que les enfants issus de la troupe de mon père faisaient aussi de la musique". Tous ont été formés par le père de Fofana Lassina, chef-batteur de l’orchestre Kotéba.

Mélange de deux mondes

A son arrivée en Côte d’Ivoire, Malick Koly doit réapprendre patiemment les formes et les codes de la musique traditionnelle. "Je me retrouve dans une position où j’apprends énormément, et en fait, ces trois mois à jouer des pièces traditionnelles, c’est comme la musique classique, c’est comme si tu apprends à jouer du Bach. Il y a des repères, il y a des choses qui sont vraiment exactes et donc ça demande beaucoup d’assiduité."

Ce n’est qu’après ce travail préliminaire qu’il invite Fodé Koné (lead djembé), Fofana Lassina (dundun), Sidibé Moussa (dundun et cloche) et Souleymane Kamissoko (djembé) à s’aventurer avec lui dans les méandres de l’improvisation libre, et l’adapter à la musicalité ouest-africaine. Partir du "langage des musiques traditionnelles", pour dériver vers l’expression propre, la création en temps réel. "La plupart des gens qui apprennent les instruments traditionnels l’apprenne sur la base d’un langage, donc ils ont une technique accomplie, c’est juste que le registre dans lequel ils l’utilisent ne leur demande pas nécessairement d’autres choses. Or moi, ma compréhension de l’instrument, c’est une extension de mon corps : je peux établir ce que je veux. J’essaye d’établir cette pensée, et c’est de là, en fait, que vient ce projet", détaille Koly.

"On mélange deux mondes différents, Malick fait la batterie occidentale, nous on fait les rythmes africains, donc quand ça joue, il y a quelque chose d’extraordinaire qui sort, qui est nouveau pour moi", constate Fodé Koné. "C’est une première expérience, et c’est magique, je me sens trop à l’aise et en même temps j’apprends pleins de trucs".

"Il y a des rythmes qui sont occidentaux, qui se sentent plus à l’occidentale, poursuit Malick Koly, et il y a des rythmes africains qui se jouent plus dans les entretemps ; du coup ces libertés vont contre mes libertés... Ça me donne l’impression d’une tornade dans le désert… Ça arrive, tu ne sais pas exactement ce qui arrive, mais tu le ressens".

Que des musiciens de jazz viennent trouver une inspiration et puiser de nouvelles sonorités en Afrique, "ce n’est pas nouveau", reconnait Malick Koly : John Coltrane, Elvin Jones, dans les années 1960, puis Alice Coltrane, Yussef Lateef au Nigeria, Steve Coleman en Egypte et quelques autres. "Mais moi je suis beaucoup plus proche de ma base", rappelle-t-il. A la différence de ces jazzmen afro-américains de renom, Malick Koly n’est pas à la recherche de racines lointaines ; il est de retour dans son pays d’enfance. "J’ai beaucoup plus de compréhension de l’aspect social. Parce que ma musique est toujours engagée socialement. Ça n’a aucun sens si on n’est pas engagé socialement.  Ce que je ne fais qu’ajouter, c’est simplement un élément libertaire."

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