Le Jazz de Joe : Magic Malik

Le musicien Magic Malik. © Stéphanie Knibbe

Il y a 20 ans, Malik Mezzadri était en quête de sa plénitude artistique. Il dirigeait le Magic Malik Orchestra depuis déjà quelques années et, même si sa vision multiculturelle suscitait l’intérêt de ses contemporains, il lui manquait encore cet équilibre serein qui conjugue identité et créativité. Ka-Frobeat est certainement le fruit de ce lent processus d’affirmation confiante.

Il lui fallut du temps pour exprimer la multiplicité de son être. Magic Malik savait instinctivement que ses racines ancestrales reliaient les deux rives de l’Atlantique, mais modeler sa musicalité à un héritage transcontinental n’était pas chose aisée. Alors, au fil des années, le fougueux flûtiste et chef d’orchestre suivit des chemins de traverse. Ces expériences, parfois périlleuses, finirent par légitimer son audace et lui donnèrent de l’élan.

C’est au sein du Groove Gang du saxophoniste Julien Lourau que sa liberté virtuose jaillit distinctement pour la première fois. Nous sommes à l’aube des années 2000 et le nouveau millénaire semble ouvert à toutes les trouvailles stylistiques. Magic Malik a 30 ans et sa ténacité paie enfin. Ses premiers albums interrogent, fascinent et l’identifient. Outre ses propres productions, ses nombreuses collaborations lui apportent la notoriété nécessaire pour imaginer de nouveaux concepts, parfaire son jeu et étancher sa soif de connaissances.

L’Afrique et les Caraïbes réunies

Quelque quinze albums plus tard, Magic Malik semble concilier origines et originalité. Ka-Frobeat est la synthèse de cette maturation utile qui lui apporte aujourd’hui quiétude et inspiration. C’est le regretté bassiste camerounais Hilaire Penda qui avait provoqué ce projet de réappropriation culturelle entre deux terres si lointaines et si proches à la fois. L’Afrique et les Caraïbes partagent une histoire commune séculaire dont la traite négrière fut tristement et douloureusement la source. Au-delà du drame humain, l’empreinte des traditions a résisté à l’érosion du temps. Le gwoka de Guadeloupe et l’afrobeat nigérian préservent ce lien unitaire de la diaspora afro-planétaire. Magic Malik peut ainsi sagement revendiquer l’universalité de sa tonalité sans avoir à la justifier. Il est en paix avec lui-même et cela s’entend dans ce disque respectueusement ancré dans les rythmes et harmonies des aînés. Les œuvres de Fela Anikulapo Kuti, Gérard Lockel, Esnard Boisdur, Eugène Mona, ont certainement impulsé l’humeur de cet album tant la délicate transe patrimoniale afro-palpitante nous happe et nous emporte.

Longtemps, Magic Malik s’interrogea sur sa place dans le concert des cultures africaines. Né à Abidjan, élevé aux Antilles, ses questionnements sont compréhensibles et ses recherches musicales sont d’autant plus pertinentes. Aucun citoyen du monde ne peut se soustraire à cette envie irrépressible de célébrer son héritage. Malik Mezzadri a fait ce travail de mémoire, mais c’est un échange fortuit dans le métro parisien qui éclaira sa destinée. Un Guadeloupéen lui demanda innocemment : "ès ou ka palé kréol ?" (Pouvez-vous parler créole ?), "Si ou ka palé kréol alos ou sé moun Gwadloup" (Si vous parlez créole, vous êtes guadeloupéen). Malik comprit immédiatement que son identité n’était pas nécessairement liée à sa terre natale. Son idiome devenait sa culture et décidait de ses choix existentiels.

"Gwokafrobeat"

Répétons-le, Ka-Frobeat est l’aboutissement d’une longue réflexion, celle d’une vie qui se poursuit vers un idéal en constante évolution. Pour parvenir à cet épanouissement personnel, Magic Malik a su s’entourer et entraîner avec lui une foultitude de camarades acquis à sa cause. Outre les musiciens affûtés de son groupe, il a convié quelques délicieuses voix dont les prouesses mélodiques soutiennent son propos et ses convictions. Sandra Nkaké ou Valérie Belinga, pour ne citer qu’elles, donnent de l’ampleur aux circonvolutions flûtées du maître d’œuvre.

Il va de soi que l’album Ka-Frobeat sera dédié au bassiste Hilaire Penda tant son rôle dans cette aventure métisse fut déterminant. Rappelons qu’il fut l’un des premiers à entrevoir la richesse des échanges afro-caribéens en faisant paraître Jungle People en 1985, un doux mélange de zouk et de makossa. Il fut un acteur essentiel de la sono mondiale qui agitait Paris à cette époque. Il ne cessa, jusqu’à sa disparition en novembre 2018, d’encourager les rencontres et les dialogues internationaux. Il prodigua ses derniers conseils avisés à son ami Magic Malik alors qu’ils travaillaient déjà ensemble sur ce répertoire "gwokafrobeat" restitué aujourd’hui avec les ornementations de talentueux complices totalement convaincus du bien-fondé de cet ambitieux partage transatlantique.

Les franciliens auront le privilège d’assister à une représentation unique à Pantin en Seine-Saint-Denis, ce 20 avril 2022, dans le cadre du festival Banlieues Bleues, avant la sortie officielle et numérique du disque deux jours plus tard. L’édition physique de Ka-Frobeat est annoncée pour le 17 juin. Trépignons d’impatience, mais toujours en cadence !

Magic Malik, Ka-Frobeat (Onze Heure Onze/L’autre Distribution) 2022