Danyel Waro, poésie salée

Pour Grin n syèl, son dernier album,  Danyel Waro a enregistré à la Réunion en janvier dernier des chansons composées entre 1979 et 2003, qui traduisent à travers un maloya poétique et politique ce qui fait le sel des luttes, des joies et des jours qui passent sur l’île de la Réunion. Mais aussi de 26 années d’engagement au service des mots, du chant et des rythmes du maloya.

RFi Musique : Dans le livret, on voit que Grin n syèl rassemble des chansons anciennes et d’autres plus récentes...
Danyel Waro : C’est mon fonctionnement depuis les premiers disques. J’ai fait plein de chansons entre 1978 et 1980 et beaucoup sont restées en rade. Donc je les ai intégrées au fur et à mesure des enregistrements. Je n’ai jamais fait un truc chronologique où j’écris des chansons, je fais un disque. Non, ça ne marche pas comme ça chez moi.

 

En tant qu’auteur, est-ce que cela n’est pas difficile de mettre à côté des chansons de 2003 celles de la fin des années 70. Est-ce que votre musique et votre écriture n’ont pas évolué ? Vos luttes sont-elles les mêmes ?
La manière d’écrire a certainement évolué. Mais ça ne fait rien, c’est moi. Parfois, il y a des choses gênantes dans ce qu’on dit politiquement, des textes un peu trop slogans etc...Quand je fais une chanson, je ne fais pas dans le tube. Je fais une chanson pour dire un sentiment, pour dire une rage, pour dire un amour, une solidarité, donc j’espère que c’est toujours valable, c’est intemporel. Il y a bien sûr des textes plus ponctuels que d’autres, mais à partir d’un évènement j’essaie de dire quelque chose d’humain, de profond qui soit toujours valable et écoutable avec une émotion vingt ans après. Sur certains textes, je ne dirai pas les choses de cette façon aujourd’hui. Je ne lutte pas de la même façon qu’il y a 25 ans.
On peut d’ailleurs relever des contradictions...Dans Trwamar, par exemple, je dis en créole : "de leur français, je suis repu"... Je n’ai pas changé dans le fond, mais aujourd’hui je dis davantage : "travaillons pour un autre langue, sans exclure l’autre". A l’époque, la parole était plus brute, mais c’était aussi lié au contexte...Pour la question de la langue par exemple, on s’opposait à un mur, qui s’est lézardé par la suite, puisqu’on a eu ce droit - qu’on a arraché d’ailleurs (ndlr : reconnaissance officielle de la langue créole). Sur différentes chansons, le discours s’adoucit, la rage s’équilibre. Mais c’est moi qui ait dit ça, avec cette voix-là, même si avec le recul ma façon de chanter a évolué, j’apprends aussi à assumer...

Vous fabriquez vos instruments, mais vous chantez aussi a capella, est-ce que pour vous la voix prédomine dans le maloya ?
Oui, la voix est primordiale. Il y a beaucoup de jeunes qui jouent les instruments, au niveau de la rythmique il n’y a pas de problème, mais souvent il manque le chant. Pas seulement la voix puissante ; il manque les mots et la connaissance des textes déjà enregistrés... Quand un groupe me parle de son maloya, je suis exigeant pas vraiment sur la rythmique ou les arrangements, mais surtout au niveau de la voix. Est-ce que les textes sont à la hauteur de la voix et inversement ? Je suis plutôt dans une conscience politique du mot, une grammaire de la langue, et je veux mettre cette langue-là au niveau qu’elle mérite. Je suis attiré par la force de la voix pas seulement dans le maloya. La première émotion, c’est la voix. Sa qualité, mais aussi la matière appétissante et émotionnelle qu’il y a dans les mots. Il faut qu’ils soient musicaux, il faut que les mots sonnent, guérissent, dérangent. Ça fait bouger, ça fait frissonner, et pour ma musique, avant les autres, c’est d’abord sur moi que cela doit se passer. La première force est de trouver les mots et la mélodie. C’est pour cette raison que j’aime chanter a capella. Après, il faut trouver le rythme et ce maloya est un super rythme, plusieurs super rythmes même, pour porter la voix.

 

C’est un support ?
Non pas seulement, le rythme a sa place dans le rituel du maloya, la rythmique peut mettre en transe... De toutes façons, c’est difficile à séparer, même si pour moi le primordial, c’est le chant. Je n'ai pas absolument besoin d’instruments. C’est vraiment faire monter la sauce, avec des gens ensemble qui chantent, qui chantent... Je suis moins à l’aise dans la rythmique mais en même temps, la première chose que j’ai fait quand j’ai vu le maloya à l’âge de 20 ans, c’est danser. J’ai vu Firmin Viry et ça m’a secoué physiquement. Et comme j’aime la poésie, la beauté des phrases, j’ai voyagé tout de suite...

Seulement trois titres sont traduits dans le livret de l’album, vous pouvez nous dire pourquoi ceux-là ?
Le premier, Po Emma, parle des vrais handicaps de l’histoire et des faux handicaps qui nous freinent... On se dévalorise tout le temps, quand est-ce qu’on va se mettre debout, finalement ? C’est l’autonomisation de la pensée. Ensuite, c’est Nailé, une chanson pour ma fille. C’est très important pour moi d’accueillir mes enfants avec une chanson. Il y en a eu pour Sami (24 ans), pour Bono (6 ans), et pour la petite dernière qui a un an dans deux jours. Je dis de façon poétique : "viens, je t’accueille". Et puis il y a la dernière chanson, Po Mwin maloya. Comme la question revient souvent, - ce qu’est le maloya pour moi - je me suis dit que j’allais dire en chanson ce que ça représente. Et voilà, le maloya, c’est la fleur qui a manqué à mon enfance.

Danyel Waro Grin n syèl (Cobalt) 2006
En concert au New Morning à Paris les 28, 29 et 30 septembre 2006