Elida Almeida et Tiloun, d’une île à l’autre

Elida Almeida et Tiloun lors de la création "Rougailverde" à Praia au Cap-Vert, avril 2019. © RFI/Anne-Laure Lemancel

Lors de l’Atlantic Music Expo et du Kriol Jazz Festival, deux événements successifs à Praia, capitale du Cap-Vert, du 7 au 14 avril, nous avons croisé la Cap-Verdienne Elida Almeida et le maloyèr Tiloun. Les deux ont envoûté le public lors d’une création commune, Rougailverde. Récit d’une rencontre créole.

Son sourire illumine les rues de Praia, capitale du Cap-Vert, sur l’île de Santiago, rebondit sur les murs colorés du Plateau, le cœur de la ville à l’héritage colonial, s’harmonise avec les explosions d’épices du marché… Son énergie s’unit aux douces chaloupes et aux battements de cœur joliment cadencés de son archipel : Elida Almeida rayonne.

Elle est chez elle ou presque. "Je suis de Pedra Badejo, à 40 minutes d’ici en voiture, précise-t-elle. Je surnomme ce lieu 'Bersu d’Oru', 'berceau d’or' en créole, parce qu’ici naquirent le batuque et le funaná. J’ai grandi entourée de musique. Dans notre village privé d’électricité, la radio était notre seule distraction. Et puis, nous jouions le batuque, chants et percussions, improvisations sur le quotidien, la politique, l’amour : mon école." Et Praia ? Elle rigole : "C’était la grande ville ! On n’y allait pas souvent !" 

Elida Almeida : l’ascension fulgurante

Cette semaine d’avril, du 7 au 14, la "grande ville" de quelque 130 000 âmes se gonfle de tous les sons du monde et d’une impressionnante délégation de professionnels de la musique, en provenance des quatre coins de la planète. Au Plateau, deux événements se succèdent, la 7e édition de l’Atlantic Music Expo, marché des musiques actuelles et le Kriol Jazz Festival. Sept jours durant lesquels Praia, en mode up-tempo, se déhanche jusqu’au petit matin, sur une folle déclinaison de couleurs musicales, avec une moitié de sons issus du Cap-Vert, parmi lesquels la jeune Elida, 26 ans, a su s’imposer.

© RFI/Anne-Laure Lemancel
La chanteuse cap-verdienne Elida Almeida en concert à Praia, au Cap-Vert, avril 2019.

 

Il y a tout juste cinq ans, elle était encore, pourtant, une parfaite inconnue. C’était hier – José da Silva, manager de Cesaria Evora, patron de Lusafrica et créateur du Kriol Jazz, la repérait dans un troquet de Praia. Aujourd’hui, elle revient en conquérante. "Tout s’est enchaîné, s’enthousiasme-t-elle. José m’a découverte en mars et en juin, j’étais en studio. Mon premier single, Nta Konsigui, a dépassé les trois millions de vues sur YouTube. Elle raconte ma vie, douce-amère, et sûrement celle de tous les Capverdiens de mon âge". Comme une quintessence de son petit pays...

Son premier disque, Ora Doci, Ora Margos, conquiert les auditeurs par-delà son archipel. Tant et si bien qu’elle remporte en 2015, à 22 ans, le Prix Découvertes RFI. Cette distinction lui permet, entre autres, de faire une tournée africaine dans seize pays. Un retour aux racines… "Au Cap-Vert, on n’est pas tellement liés à l’Afrique. Là, j’ai découvert des nourritures, des sonorités, des saveurs originelles, qui ont nourri mon deuxième disque, Kebrada", dit-elle.

Tiloun : comme un poisson au Cap-Vert

Dans les rues de Praia, un autre sourire se balade, posé sur une carrure imposante. Derrière ses lunettes sérieuses, le maloyèr Tiloun écarquille les yeux, toutes antennes dehors, pour embrasser Praia. Depuis La Réunion, il lui aura fallu deux jours de trajet. À cette terre, il est étranger… Pas tout à fait. "Bizarrement, je ne me sens pas dépaysé ici. Je reconnais cette créolité", dit-il.

Pour l’heure, le gaillard de la Source, ce quartier populaire de Saint-Denis de La Réunion, a rendez-vous avec Elida, pour tisser leur création commune. Et le plus intimidé n’est pas forcément celui qu’on croit. Tiloun avoue : "J’ai la trouille. Moi, je suis un illettré du solfège, je joue mon maloya à l’intuition. Je n’ai jamais appris la musique, tu comprends ?"

Après la première session en commun, le voilà qui souffle. "La mayonnaise a pris ! Une alchimie s’est produite entre les musiciens. À Elida, j’ai dit ‘faut qu’on cause’. On s’est expliqué nos chansons, nos textes, les sentiments dans nos mots. Même nos rythmes, du binaire au ternaire, s’accordent ! Nos créoles se répondent. Du Cap-Vert à La Réunion, c’est la même histoire de colonisation, d’identité. Une histoire de mélange !"

Lors de l’Atlantic Music Expo, chacun a mis le feu au public avec son concert respectif. Elida, volcanique et chaleureuse, énergie juvénile et maturité solaire, lance de doux sortilèges. Quant à Tiloun, il balance ses rythmes ternaires et sa poésie bien ancrée au sol, sur l’auditoire capverdien, touché au cœur par ces irrésistibles percussions et rythmes de l’autre bout du monde.

© RFI/Anne-Laure Lemancel
Le maloyèr Tiloun en concert à Praia, au Cap-Vert, avril 2019.

 

Rougailverde

Pour leur création commune, intitulée Rougailverde lors du Kriol Jazz, pile entre Lucky Peterson et Stanley Clarke, après dix heures chrono de répétition, tous les soupçons étaient permis. N’était-ce pas une rencontre artificielle ? Dès le premier titre, le show contredit nos réticences. Après une introduction cap-verdienne, Elida lance au public : "Cabo Verde, faz barulho por Tiloun !"*… avant d’expliquer, en portugais, en quoi consiste le rougail.

Les rythmes ternaires s’éveillent ; le roulèr gronde ; le kayamb flotte, en apesanteur, sur les mélodies capverdiennes. Le maloya entre en scène, subtilement nuancé des sons de Praia. Entre les deux artistes, une complicité, tendre et forte, se dessine. Pour le titre Bersu d’Oru, l’un des tubes d’Elida, Tiloun scande, de sa voix de basse, les refrains de mots en créole réunionnais. Elida, elle, chante la langue de Tiloun, avec l’accent : "L’amour mwin néna pou ou é plu for qu’un cyclone".

Et là voilà, sublime dans sa robe rouge, qui tournoie, ondule et virevolte, s’envole vers La Réunion, quand Tiloun frappe la terre capverdienne de ses pieds maloya. La jeune femme lui enlace une écharpe autour des hanches. Et au jeu du "booty shake", le maloyèr s’en sort haut la main, devant les rires amusés de sa comparse.

Entre les deux, et jusqu’au public, de grands sourires s’échangent : une monnaie du cœur. En juin prochain, ce sera au tour de Tiloun d’inviter Elida dans son petit pays – le festival Sakifo, sur l’île de La Réunion, rejoue cette création, qui célèbre les créolités par-delà les océans. À coup sûr, Elida ne s’y sentira pas étrangère.

*"Cap-Vert ! Fais du bruit pour Tiloun !"