Dans la marmite de Lindigo

Lindigo en concert au Womad à Malmesbury, Royaume-Uni, le 28 juillet 2019. © David Corio/Redferns

C’est un véritable "retour aux sources" pour les Réunionnais de Lindigo. Au moment de célébrer ses vingt ans de carrière, le groupe amené par le chanteur Olivier Araste publie Kosa Néna, un disque de maloya très roots qu’il a enregistré à la maison. Où l’on parle de cuisine, des morts, des ancêtres esclaves et d’un environnement qu’on se doit de préserver. 

"Kan ou koné oussa ou sorte, ou koné oussa ou sava". C’est la devise affichée par Lindigo et elle signifie en substance que lorsqu’on sait d’où l’on vient, on sait où l’on va. Pour son sixième album, Kosa Néna, le groupe de maloya originaire de Bras-Panon, dans l’est de l’île de La Réunion, l’a appliqué à la lettre en retournant aux bases de sa musique. Répété dans les champs de canne à sucre autour de chez lui et enregistré pour l’essentiel à la maison, il marque pour Olivier Araste et les siens un véritable "retour aux sources". Pour en parler, le chanteur  file d’ailleurs la métaphore culinaire, estimant que ce nouveau disque a été fait "à feu doux".

S’il a fait beaucoup de mélanges plutôt funky depuis une décennie, le groupe propose cette fois-ci un maloya dans son jus. Il y a ce chant puissant, alternance de questions et de réponses, et puis il y a principalement des rythmes, celui du kayamb et des autres tambours. L’accordéon ne semble là que pour habiller le battement de ce "blues" de l’océan Indien qui fut à l’origine celui des esclaves travaillant dans les plantations de canne. Les fantômes de ces anciens rôdent dans cette musique transe et de danse, qui est pratiquée lors des Servis Kabaré, les cérémonies rituelles en hommage aux morts données par les descendants de Malgaches.

Un joyeux mélange de saveurs

La marmite dessinée sur le disque et au dos de la pochette représente bien cela, comme un objet-totem que l’on se passerait de génération en génération. "La marmite, c’est un cadeau des anciens, cela a valeur d’héritage. Avec Kosa Néna, on dit : "Qu’est-ce qu’il y a dans la marmite ? Mystère, mystère. Mystique, mystique", poursuit le charismatique Olivier.  S’il avait fait appel ces dernières années à son copain Fixi, l’accordéoniste de Java pour produire sa musique, Olivier Araste s’est chargé de l’essentiel du travail de production. Pour Kosa Néna, Lindigo a collé au plus près de la tradition et "fait avec tout ce qu’il avait sous la main".

Sa musique est un joyeux mélange saveurs, à la fois douce, amère, épicée ou carrément pimentée. Les textes en créole débordent de carry, de rougail ou de massalé, mais les chansons ne sont pas simplement une invitation pour un repas Byin Bon. "Il n’y a pas que de la musique festive. Sur Lao, c’est la première fois que j’aborde la mort. Je parlais des ancêtres jusqu’ici, mais pas du départ des copains de classe et des proches. Je n’avais pas la sagesse pour le faire avant", poursuit le chanteur. Dans ses nouveaux titres, Lindigo a mis toutes les couleurs que peut embrasser la vie et c’est d’ailleurs ce qui les rend aussi goûteux, donnant l’envie d’y revenir franchement.

Le propos se fait ainsi engagé quand il évoque l’héritage de l’esclavage sur Douler, ou qu’il appelle à préserver de toute urgence l’environnement avec Koman Na Fé. "Si la terre ne nourrit plus ses enfants / Comment allons-nous faire ? / Si l’eau de la rivière ne coule plus / Comment allons- nous faire ?/ S’il n’y a plus de poissons dans la rivière / Comment allons-nous faire ?", interroge-t-il. C’est alors le papa de deux adolescents de 12 ans et 14 ans qui tire le constat que sa génération a fait les choses de travers et lance : "Préservons la Réunion, ce paradis !" On parle alors tout autant de la disparition du "tangue", le hérisson, des forêts que du recyclage.

Vingt ans de carrière

En vingt ans d’existence, Lindigo a vu sa notoriété s’envoler et il est un bon porte-parole à ce titre. Loin des "marchés forains" où il a débuté, entre les marchands de tomates et d’oignons, il est devenu l’un des groupes de maloya les plus populaires sur son île, en métropole, et bien au-delà. Le jour où on l’appelait au téléphone, Olivier Araste était à Madagascar, où après "avoir fait (son) manager"et la promotion de son disque, il devait passer quelques jours en brousse loin du confort, sans eau, ni électricité. Puis, il devait prendre la direction de l’île Maurice, bien avant de venir jouer dans l’hexagone ou de s’envoler pour le Canada. Signe que ces mélanges ont conquis bien au-delà de sa terre natale, les paroles sont non seulement traduites en français, mais en anglais et en espagnol dans le livret de ce disque. 

Le sacré bonhomme qui s’amuse des quelques mots d’espagnol était fier de nous raconter que la première langue dans laquelle Lindigo a chanté, ce n’était pas le créole, ni le français. Mais un malagasy qu’il parle "mot-à-mot" et que son grand-père lui a appris. La tradition, encore et toujours, comme une île…

Lindigo est en concert au Pan Piper, à Paris, le 6 mars 2020
Lindigo Kosa Néna (Hélico/L’Autre Distribution) 2019

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