Davy Sicard, un maloya conscient

Le musicien réunionnais Davy Sicard publie son 6e album : "Bal Kabar". © Sébastien Marchal

Le sixième album de Davy Sicard, Bal Kabar, fait écho à l’actualité et creuse l’histoire d’une île, La Réunion, qui est le terreau de son inspiration. Il invite à s’ambiancer comme à respirer un peu, mais toujours le poing levé. Comme rarement, on aura apprécié chez ce garçon charismatique la volonté d’éclairer son propos et sa musique.  

Cela commence à la manière d’une émission de radio : "Adieu Zot’ toutes, soyez les bienvenus dans ce premier rendez-vous de Bal Kabar."  L’animateur nous promet "un espace itinérant dans lequel la musique, la danse et la parole s’entremêlent" et où l’on parle de "l’actualité locale réunionnaise (...) mais aussi nationale voire internationale". Cette voix est celle d’André-Maurice Maunier, dit Dédé Maurice. Il s’agit pour Davy Sicard de faire un clin d’œil à celui qui a accompagné pendant très longtemps les débuts des musiciens locaux à la radio. 

Poing levé et guitare acoustique en bandoulière, ce Bal Kabar est un "condensé" de ce que le chanteur a fait jusqu’à présent. Principalement chanté en créole, il creuse la veine d’un maloya empreint de jazz et de soul. "Chez nous, le bal est en rapport aux orchestres d’antan. Cela évoque la danse, le séga. Le kabar est le terme qui est associé aux soirées de maloya. Avec le temps, le kabar s’est élargit aux soirées musicales", explique-t-il. Tout au long de ce disque, il y a quelque chose qui relève de la causerie. 

Une identité en question

L’exil, les cérémonies, les plats traditionnels, ou son histoire… L’identité de la Réunion ne cesse d’y être questionnée. Pour Mahé, c’est la mémoire de l’esclavage qu’on rappe presque. Mahé de Labourdonnais, qui fut gouverneur au XVIIIe siècle, possède sa statue juste à côté de la préfecture, à Saint-Denis de La Réunion. "Lorsqu’on fouille un peu, on découvre qu’il a organisé la milice qui allait chasser les 'marrons' qui fuyaient l’esclavage. Il ne l’a pas créée, mais potentiellement, c’est lui qui a institutionnalisé des récompenses pour les chasseurs de noirs, s’ils ramenaient une oreille ou une main. Ce que la chanson questionne, c’est le piédestal accordé à cet homme", explique-t-il.

Véritable moment de bravoure, Grandmer Kal Kont Halloween oppose une figure de la culture populaire, la sorcière Grandmer Kal, à la citrouille symbolisant Halloween dans un combat de moringue. Que symbolise ce sport de combat traditionnel ? Faut-il faire le choix de la coutume ou de la modernité ? "Je suis pour tout ce qui vit. Je ne suis pas contre le fait qu’un événement comme Halloween arrive à la Réunion. Mais la question que je pose, c’est : ‘Que fait-on de la culture locale ?’ Le problème, c’est ce qu’on fait de ce qui nous caractérise", estime-t-il. L’utilisation du piqueur, une percussion en bambou utilisée pour accompagner des combats, renvoie plutôt à une tradition dont le chanteur s’éloigne aussi.

Parmi les trois titres en français, Vous n’aurez pas mes larmes évoque les attentats terroristes qui ont ensanglanté la France. Si le titre fait référence au livre Vous n’aurez pas ma haine d’Antoine Leiris, dont la femme est morte au Bataclan, c’est un autre événement tragique qui est à l’origine de ce texte. "On était le 14 juillet 2016, on regardait les informations à la télévision et on a vu ce camion foncer dans la foule, à Nice. Les larmes me sont montées aux yeux. La première phrase qui m’est venue en tête, c’était : 'Vous n’aurez pas mes larmes'", témoigne Davy Sicard. Écrit en réaction, le morceau mettra du temps à sortir des tiroirs et à trouver sa légitimité aux yeux de son auteur. 

Un album de famille

Pour étayer son propos général, Davy Sicard s’est notamment entouré de Gilles Gauvin, un ami professeur d’histoire, membre du Comité pour la mémoire de l’esclavage. Il a ce même souci d'exactitude lorsqu’il chante l'histoire méconnue des Chagos (Dann péi shagos). L'archipel britannique, dont près de 2000 habitants ont été forcés à l'exil entre 1968 et 1973 – afin d'implanter une base militaire américaine sur son île principale, Diego Garcia -  est revendiqué par l'île Maurice. Une cession à Maurice qui a été demandée par un avis la Cour internationale de justice de La Haye puis une résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies, en mai 2019, mais qui tarde à venir.

Ce qui ressort de ce sixième album fait "en famille", c’est une volonté d’apporter du fond à son propos. Mais à quoi ressemble la vie d’artiste, en ces temps de Covid-19 ? "Est-ce que le terme sacerdoce est approprié ou ce n’est pas assez fort ?" sourit Davy. C’est pourtant un choix pour celui qui affiche 28 ans de scène et a eu la tentation de revenir, un an et demi durant, à son travail de bureau, à la mairie de Saint-Denis de La Réunion.

Le choix de la musique, Davy Sicard l’a acté avec son épouse, qui l’épaule dans sa carrière. Il s’agissait aussi de dire à ses deux enfants qu’en dépit d’un contexte contraint, il faut continuer de faire ce qui nous plaît.

Davy Sicard Bal Kabar (Sentinel Davy Sicard) 2020
                                      
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