Christine Salem, au-delà des traditions

La chanteuse réunionnaise Christine Salem publie l'album "Mersi." © Frank Loriou

Christine Salem revient avec Mersi, un album au fil duquel la chanteuse réunionnaise continue de nous connecter au monde des ancêtres en 13 plages qui dessinent un futur au maloya, au-delà de la tradition.

Christine Salem, c’est un nom qui sonne sur la planète Réunion. Un nom, une voix, une présence, une aisance et une clairvoyance. Comme souvent à la Réunion, comme toujours dès que le maloya entre dans la danse, les ancêtres et leur esprit sont conviés. Pas pour les faire revenir de nimbes fumeux ou d’un lointain passé, mais parce qu’ils sont là, juste à côté, avec nous, qu’il suffit de "leur rendre grâce" pour reprendre le terme de l’argumentaire fourni par la maison de disque, de leur parler pour qu’ils nous répondent. Ils ne demandent pas mieux.

Alors Christine Salem leur parle. Dans les servis kabaré, cette "danse des esprits" qui réunit les membres d’une famille, d’une communauté, autour d’offrandes faites en musique et en danse aux anciens. Sur scène aussi, où elle a appris à partager cette mystique avec un public qui n’a peut-être jamais auparavant prêté attention aux vibrations de ce monde au-delà du monde, de cet autre monde. 

Loin devant

Sur ce quatrième album, la musicienne et chanteuse resplendit. Ses lèvres bleues aux contours précis tranchent avec son afro flou. Le regard fixe, habité, donne la direction. Loin devant parce que Christine Salem se sait bien entourée artistiquement par un groupe hors pair (Frédéric Norel au violon, Seb Martel à la guitare, Anne-Laure Bourget aux percussions et Jacky Malbrouck au rouler), un groupe constitué au gré des rencontres, des reconnaissances mutuelles ; mais aussi par Blue Fanal, un label, son label créé avec la productrice Nathalie Soler et Dylan Salem, son fils, musicien et DJ (a.k.a. DJ MFK) en amont de la production de Larg Pa Lo Kor, son précédent opus.

Cet album met selon elle sa voix "en avant, comme jamais elle ne l’a été sur aucun autre auparavant" précise-t-elle soulignant le travail de Jean Lamoot (Brigitte Fontaine, Bashung, Salif Keita, Grèn Semé…), le réalisateur de ce quatrième opus sous son nom, le 7e depuis ses débuts. "Il a travaillé dans son coin, ce qui me va bien, moi qui lorsque je collabore avec des musiciens, des producteurs, aime les laisser libres d’apporter leur touche, d’inventer avec moi ma musique. C’est quelqu’un de très attentif, il est à l’écoute de la moindre inflexion de voix, de tes envies. Alors, je n’ai eu qu’à me laisser porter", précise la chanteuse qui a abordé la musique, est entré en musique par son versant traditionnel, par le maloya.

Au-delà de la tradition 

Ce maloya qui relie les générations à la Réunion ouvre l’album. Incarné par la voix de Christine Salem, il se pare sur Anou, le premier titre de riffs électriques qui tranchent, de riffs qui cisellent le discours de la prêtresse soutenu par un beat tendu. Cette voix qui, par le passé, nous avait habitués à trouver ses aises entre maloya et blues, "deux musiques d’esclaves" précise-t-elle, élargit ici le spectre. "À la Réunion, nous avons su garder ce lien avec le monde invisible, avec les ancêtres, un lien qui s’est effiloché dans le blues au point que les descendants d’esclaves aux États-Unis ont peur de tout ça", commente-t-elle. "Certains titres sont nés dans la tradition et d’autres à la guitare ou au piano. Je suis autodidacte, je me suis fait confiance", avoue-t-elle.

On ne saurait lui reprocher. Ses musiques font la part belle aux mélodies, qu’elles soient chantées ou jouées au violon, à la guitare et même à l’harmonica, des mélodies qu’elle entendait lors de la composition et qu’elle n’a eu qu’à demander d’interpréter aux musiciens qui l’accompagnent.

"Je t’invite à t’aimer"

Chaque titre a sa couleur, sa texture, son grain. Cette diversité musicale et la richesse des arrangements qui la servent, la mettent en valeur, l’ont libérée. Assurée, elle s’aventure sur un titre en français (Je dis non) et un en anglais (Why War). "Les deux étaient en créole, mais ça ne le faisait pas. Le français et l’anglais se sont imposés à moi" raconte-t-elle.

Une première pour la chanteuse qui ose un contrepied avec ce Je dis non"titre joliment ironique pour cette invitation à poser un regard bienveillant sur soi comme sur l’autre" précise le livret sur lequel chaque titre est présenté, résumé.

Annoncé le 4 février au programme du festival parisien Au Fil des Voix, la chanteuse réunionnaise espère que les conditions sanitaires lui permettront d’être là. "Si nous sommes reconfinés, le concert aura lieu en streaming" précise la chanteuse qui a besoin de cet échange avec son public, de cette offrande pour donner pleinement vie à ce captivant répertoire.

Christine Salem Mersi (Blue Fanal/L’Autre Distribution) 2021
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