Le retour d'Orchestra Baobab

Orchestra Baobab © DR

L'événement 'world' de cet automne est le nouvel album du mythique groupe sénégalais Orchestra Baobab qui enflamma les pistes de danse de Dakar et de l'Afrique de l'Ouest durant les années 70.

Produit par l'Anglais Nick Gold, qui a œuvré au retour des Cubains du  Buena Vista Social Club, ce disque annonce le retour des groupes qui ont fait le son de seventies sur le continent africain avec les prochains opus des Cap-verdiens de Voz de Cabo Verde, des Guinéens du Bembeya Jazz et des Congolais de Zaïko-Langa-Langa.

Le retour des vétérans

Le long Issa Cissokho se contorsionne dans tous les sens, fait pleurer son saxophone, puis lui arrache des notes qui font rire. Issa est un improvisateur né. Tout le monde sait qu’il aime jouer au séducteur, faire l’espiègle, cabotiner. Carré et placide, Barthélemy Attisso, lui, n’affiche guère ses émotions, parle d’une voix égale. Ses états d’âme passent par sa guitare rythmique à laquelle il fait jouer des airs nostalgiques remontant aux années 70, des mesures cristallines qui pincent le cœur, un rhythm’n’blues mat et épanoui ou un rock décennie 60 façon Hendrix. Barthélemy le Togolais est avocat au barreau de Lomé. Il n’avait pas touché une guitare depuis 15 ans. Il s’y est remis pour l’occasion sans trop y croire. Son doigté magique est vite revenu. C’est comme le vélo, quand on a appris à s’en servir, cela ne s’oublie jamais.

Plus rond et facétieux, Rudy Gomis agite ses maracas, clame d’une voix semi-étranglée et troublante des rengaines que les anciens n’ont pas oubliées. Avec sa tête de vénérable marabout, Balla Sidibé frappe séchement sur ses timbales, chante d’une voix grosse et ample la générosité légendaire d’un personnage illustre de sa Casamance natale qu’il partage avec Gomis et le guitariste Charlie Ndiaye. Le griot, le djéli  wolof Ndiouga Dieng déclame de sa voix de tête la douleur des longues nuits qu’il a vécues après le décès de son père. Médoune Diallo, lui, est le vrai sonero, le “Cubain”, de la bande quand il chante en espagnol des airs plus enjoués. Autre guitariste rythmique, le fin Lotfi Benjelloun est un peu le philosophe du groupe. Il est originaire du Maroc où son père, qui  ne se sentait pas à l’aise sous le régime du défunt roi Hassan II, s’est exilé à Saint-Louis, la métropole du Nord Sénégal où a grandi Lotfi. Bien qu’il habite Dakar depuis plusieurs années, comme la plupart de ses partenaires, le guitariste tranquille dit en guise de bienvenue “ici, vous êtes chez moi”.

On croît plutôt être à La Havane quand Saint-Louis aligne des rues droites, des façades aux couleurs caraïbéennes, des murs parfois décrépis, vestiges d’un passé colonial qui avait fait de cette ville alanguie la capitale de l’Afrique Occidentale Française. Protégée de la houle de l’Atlantique par une étroite langue de terre, délicatement posée au milieu du petit lac formé par l’embouchure du fleuve Sénégal, Saint-Louis est une île qui vit de son poisson séché en espérant attirer le touriste occidental. Mais aujourd’hui, elle est la ville qui donne le top départ du retour officiel d’un groupe patrimonial sénégalais, l’Orchestra Baobab voué aux musiques lancinantes et sensuelles de Cuba, maintenant reformé après 15 ans d’absence. Il faut dire que cette renaissance est suivie par une impressionnante délégation de témoins. Des journalistes sont venus d’une dizaine de pays européens, d’Irlande, Angleterre jusqu’à l’Italie en passant par la France, l’Allemagne ou l’Espagne pour suivre le premier concert que donne Orchestra Baobab depuis trois lustres sur la terre qui l’a vu naître un jour de 1970.

Un jour où la direction du Baobab, un nouveau et chic club qui venait de s’ouvrir au centre de Dakar, à deux pas de la place de l’Indépendance et de l’Assemblée nationale, cherchait des musiciens de qualité pour animer sa boîte de nuit censée attirer l’élite de la capitale, politiciens, intellectuels et autres hommes d’affaires. Le Baobab débaucha six musiciens du Star Band de Miami, la boîte rivale. Parmi eux Sidibé, Gomis et Attisso qui jouait la nuit pour financer ses études de droit. Le reste des musiciens viendra après. L’Orchestra Baobab était né. Il jouait une étrange salsa, un rythme bien latino-américain mais qui sonnait très africain, une musique faite pour danser mais teintée d’une mystérieuse mélancolie. C’était la marque du Baobab. C’était pour ça qu’il avait des centaines de milliers de fans parmi lesquels se trouvait un jeune échalas, fils de la Médina de Dakar, un certain Youssou N’Dour. C’est ce même Youssou et son Super Etoile,  Omar Pène et son Super Diamono, qui vont, à la tête d’une nouvelle vague musicale née dans la rue dakaroise, le mbalax furieusement transfiguré, détourner la jeunesse sénagalaise et faire prendre au Baobab sa retraite anticipée. L’Orchestra laissera une vingtaine d’albums vinyles pour la postérité, ses membres éparpillés aux quatre vents.

Du côté de Cuba

Aujourd’hui, c’est ce même Youssou N’Dour, qui dit “Ils étaient vraiment panafricains”, qui produit une petite partie du nouveau disque du Baobab et chante de sa voix de muezzin profane sur Hommage à Tonton Ferrer, une louange collective et émouvante à l’ancien cireur de La Havane, le chanteur Ibrahim Ferrer qui participe lui aussi à ce boléro éploré. La présence du septuagénaire cubain est un clin d’œil à une réussite miraculeuse, l’album Buena Vista Social Club dont le succès planétaire a relancé la carrière d’une poignée de grands-pères musiciens cubains alors oubliés de tous. Ils servent aujourd’hui de modèles à toute une tendance de musiciens afro-papies sur le retour. Tel l’Orchestra Baobab, les panthères grises du Bembeya Jazz guinéen, des Cool Croners zimbabwéens, du Kékélé congolais ou de la Voz de Cabo Verde monttre que leurs griffes ne sont pas encore émoussées. C’est le même producteur de Buena Vista Social Club, l’Anglais Nick Gold, le bien nommé, qui réalise le nouveau disque de l’Orchestra parce qu’il n’a pas oublié qu’il se repassait en boucle une cassette pirate du Baobab en 1983. Il a fini par retrouver la trace de ses idoles et les persuader de se remettre à jouer de nouveau.

Pour ce premier concert au Sénégal depuis vingt ans, l’Orchestra Baobab joue au Quai des Arts de Saint-Louis, dans une salle qu’une douzaine de ventilateurs n’arrivent pas à rafraîchir  tant l’ambiance est chaude à cause de onze musiciens où figurent deux nouveaux venus, le saxophoniste Thierno Koité et Assane Mboup, voix fine et sahélienne. L’orchestre chante avec des voix amples et éraflées, joueavec des guitares verigineuses, des percussions qui crépitent, des cuivres qui scintillent.

Le public jeune est bluffé, les anciens chantent avec l’Orchestra des chansons qu’ils connaissent par cœur, Utrus Horas, Jiin Ma Jiin Ma, On verra ça, Sutukum, Ndongoy Daara, El Son Te Llama... Des couples dansent des pas étranges, des déhanchements sensuelles et naïfs. C’est ça la "salsa" d’Orchestra Baobab. Le groupe légendaire est actuellement en tournée en Europe.

Orchestra Baobab Specialist In All Styles (World Circuit/Night & Day) 2002