Vincent Kenis, traqueur de sons

Guitariste distordu d’Aksak Makboul, le Belge Vincent Kenis a participé très tôt à l’aventure de Crammed Discs menée par Marc Hollander. Avec ce dernier, il enregistra dès 1977 Onze danses pour combattre la migraine, électrochoc de cultures qui annonçait les productions à venir sur ce label transversal. Depuis, Vincent Kenis a produit d’autres albums devenus des classiques : de Zazou/Bikaye à Zap Mama, du Taraf de Haïdouks à Tartit. Parmi tous ceux-ci, il est une tendance ultime dont il est devenu le passeur : le tradi-moderne congolais, incarné par le groupe Konono N°1 ou encore la compilation Congotronics 2. Dans la même veine, est sorti début juillet le premier album du Kasaï Allstars, qui témoigne encore une fois de l’incroyable vivacité de la scène congolaise, mais aussi du talent de ce musicologue, quelque part entre Alan Lomax et Lee Perry.

RFI Musique : Comment est né le Kasaï All Stars ?
Vincent Kenis : L’idée était de réunir des musiciens du Kasaï oriental et du Kasaï occidental. En bon béotien, je pensais qu’il y avait forcément des points de concordance même s’ils étaient d’ethnies différentes. J’ai donc demandé à plusieurs orchestres de coopter chacun trois, quatre membres pour essayer de faire une association temporaire. Il s’agissait pour tous de garder leurs spécificités, de conserver même l’identité de chaque groupe, mais aussi de trouver une place inédite hors de toute tradition. Résultat : les répertoires, sans se mélanger, sans compromettre chaque culture, se complètent de manière inventive.

C’est cela le tradi-moderne ?
Le tradi-moderne, c’est juste de tradition amplifiée. Après, il y a un malentendu quant à la perception que l’on en a en Europe ou aux Etats-Unis. Ce n’est pas parce que cela sonne comme du rock, avec des distorsions, que cette musique est jouée par des rebelles qui cherchent la transgression. D’ailleurs, quand Minguiedi de Konono N°1 joue du likembé, il ne fait que reproduire les chansons que lui enseignait son père, chef d’orchestre de trompes en ivoire à la cour d’un roi. Chaque lame de son instrument est une trompe, une personne. Si vous lui demandez, il vous dira qu’il s’inscrit depuis ses débuts, en 1966, dans le droit fil de cette filiation. Simplement, tout ceci est amplifié, de manière rudimentaire, ce qui suscite des adaptations de l’artiste. Mais s’il y a des trouvailles, elles ne sont pas le fruit d’une volonté de recherche. Les choses se présentent comme telles. Comme le bluesman Elmore James lorsqu’il prend une guitare slide amplifiée, il invente un style qui est la conséquence des moyens techniques et des circonstances.

Phénomène très fort en Europe, le tradi-moderne correspond-il à une réalité artistique et sociale sur place ?
L’impact local est à peu près nul. A Kinshasa, le tradi-moderne est une musique qui a plus de trente ans, ce qui correspond d’ailleurs aux références que l’on évoque à leur propos : Lee Perry, Can ou Jimi Hendrix. Tout a commencé à l’époque du match Ali-Foreman, en 1974, qui coïncidait avec la grande campagne d’authenticité lancée par Mobutu, sur le modèle de Sékou Touré. Il y a eu une floraison d’orchestres, qui ont enregistré des 45-tours. Ce n’est pas par hasard si, l’an dernier lors de la remise du trophée BBC à Konono N°1, Hugh Masekela qui était le présentateur de la cérémonie s’est souvenu qu’en 1974 il y avait des orchestres comme eux à chaque carrefour de Kinshasa.

Comment expliquer alors que cette musique, "patrimoniale", soit devenue un objet de culte pour les plus branchés et les expérimentateurs ?
L’élément unificateur, c’est l’électricité, la distorsion. Pour la rendre expressive, il n’y a pas trente-six moyens et les techniques se rencontrent, se reconnaissent, avec en même temps de vraies différences, un likembé n’étant pas une guitare. C’est donc à la fois très proche et très éloigné, donc radicalement étrange. C’est ça qui a touché le public ici.

En vingt ans, comment regardez-vous l’évolution de la scène congolaise ?
Il y a un appauvrissement, dû aux conditions socio-économiques. Là où il y avait un Top 20, aujourd’hui c’est un Top 5. Les gens n’ont plus accès aux disques, la piraterie est immense, les droits d’auteur inexistants, et désormais tous les concerts sont parrainés par des compagnies de téléphone ou des producteurs de bière. Tout cela s’explique par les sommes dérisoires que perçoivent les musiciens, voire le chef d’orchestre. Quant aux plus jeunes, ils n’ont pas accès aux instruments et, quand ils y arrivent, ils n’ont pas accès aux médias. Tout cela a eu pour conséquence un non-renouvellement de génération. Hormis le kotazo, la musique pour les boxeurs et les voyous, le seul phénomène notable, bien qu’encore très souterrain, il y a une vague de hip hop venue des cités, et non des quartiers aisés où l’on copie souvent stérilement les modèles étrangers, qui s’exprime en lingala. Mais tout ce qu’ils ont, ce sont des caisses de bière et leurs voix. Ils vont sans doute être les premiers à récupérer les sonorités tradi-modernes. Il faut juste leur donner des moyens. Je compte d’ailleurs travailler avec certains, mais rien n’est encore signé.

S’agissant de projets, quelle sera la teneur du prochain Konono N°1 ?
Je compte établir une connexion entre ceux qui ont la tradition à portée de mains et qui découvrent le monde et ceux qui peuvent leur expliquer ce monde, la diaspora. Il y aura des invités issus de la tradition congolaise comme Sam Mangwana. Je souhaite aussi envoyer des bandes au Colombien Lucas Silva, pour que des musiciens de Carthagène ajoutent leurs touches, et que les Congolais en retour décident comment les incorporer. Que ce soit une vraie rencontre transcontinentale. Il y a d’autres connexions un peu oubliées, avec Belize, le Brésil, la charanga cubaine, que l’on peut réaliser à travers des échanges de fichiers. C’est une bonne idée d’autant qu’avec les problèmes de Schengen*, on peut se demander si les musiciens pourront sortir du pays. Au moins, ils pourront communiquer et dialoguer par Internet.

L’une des prochaines signatures du label, c’est Staff Benda Bilili Band dont on parle déjà beaucoup ici…
Il s’agit d’un orchestre de paraplégiques, rejoints par des jeunes de la rue, des shengués. Ils font une musique qui est influencée par la rumba congolaise, mais qui comporte des éléments de raggamuffin, de reggae, un peu de rhythm’n’blues. C’est une musique jouée dans la rue, acoustique, qui commence à s’électrifier. Il y a un petit jeune, Roger, qui a inventé un instrument monocorde, le satongué. Je lui ai donné un micro avec une pédale wah wah. C’est un peu le Jimi Hendrix du système D. Le batteur joue sur une chaise en plastique sur laquelle il y a un faisceau de branches de raphia maintenues par des parpaings, avec des baguettes taillées dans du bois. Il peut sonner comme une espèce de Ginger Baker ! Il y a le même désir d’inventer un son avec ce que l’on a sous la main. En cela on peut les rapprocher de l’idéologie du punk, c’est-à-dire cette conviction de faire quelque chose malgré les obstacles, physiques ou techniques.

On aura la chance de les voir en Europe, sachant les problèmes de visas que connaissent les Konono N°1 ?
On espère que monsieur Sarkozy va fournir un Transall. Parce que c’est ça le problème : les chaises roulantes pèsent chacune cent kilos. Plus sérieusement, j’espère, mais c’est sûr que d’un point de vue logistique ce sera encore plus compliqué.

*Problèmes liés à l'obtention de visas Schengen valables dans l’ensemble de l’espace Schengen, soit une quinzaine de pays européens. 

Kasai Allstars In the 7th moon, the chief turned into a swimming fish and ate the head of his enemy by magic (Crammed Disc) 2008