Nzongo’Soul, apprenti sage

Lauréat du prix Découvertes RFI en 1984 et co-interprète d’un des plus grands succès de Bernard Lavilliers, le Congolais Nzongo’Soul a fini par revenir sur sa décision de ne plus enregistrer. Musicosophie, son nouvel album, est le fruit d’une reconstruction qui aura nécessité près d’une décennie.

"Quand on a passé dix ans à parler de choses profondes, on n’en sort pas indemne", prévient Nzongo’Soul. Le ton respire la confidence. La voix est grave, modulée, rythmée, avec des silences savamment placés. L’homme au borsalino enfoncé sur les dreadlocks est attablé à La Jungle, un bar situé au cœur de Paris et qu’on dit construit sur les lieux d’un ancien bordel. En face du comptoir, un grand miroir. "Un symbole fort".

Depuis une décennie, le chanteur congolais l’a affronté chaque mercredi. "Tu comprends dans ton univers, que l’autre, ce n’est que toi, à l’envers", dit l’une de ses nouvelles chansons, Géométrie. C’est dans cet "endroit ressource" qu’il a entretenu en lui la lumière de la musique durant toute cette période au cours des soirées "musicosophie", une "palabre universelle" animée à la fois par la volonté de transmettre aux autres et par une forme de résilience.

"J’avais surtout besoin de ne pas être seul pour vivre le syndrome du chanteur déchu", explique-t-il. A l’époque, il a le sentiment de ne plus avoir de visibilité. "Dans tous les projets de la vie, j’avais tout loupé. C’était le désert total. Avec beaucoup d’angoisse dans le ventre."

Son statut a changé dans le monde de la musique, et il doit l’accepter. La remise en question est parfois violente. "Je t’ai vu dans des stades et là tu joues dans un petit café. Dis-nous simplement que tu es fini", lui assène un soir un de ses compatriotes qui avait poussé la porte d’entrée du bar. Nzongo encaisse.

Prix Découvertes RFI 1984

Quand il a reçu en 1984 le prix Découvertes décerné par RFI, il était au sommet de sa popularité dans son pays avec les Walla Players. La formation, créée en 1977 à Brazzaville alors qu’il avait à peine plus de vingt ans, avait remporté peu de temps après le prix du plus grand groupe d’afro soul d’Afrique centrale. "Au lieu de jouer la rumba congolaise qu’on aimait tous, on a voulu essayer autre chose. On écoutait Bozambo, Fela, et on voulait aller dans ce sens-là, plus afro beat tout en restant enraciné. On avait le son rock, les guitares saturées, les keyboards…" Chez lui, on écoutait du folklore kongo. Ou Mozart.

Seul lettré d’une famille de paysans, diplômé des ponts et chaussées, le père pratiquait le grand écart entre deux cultures. Que son fils fasse de la musique, il pouvait le concevoir puisque lui-même lisait le solfège et conduisait des chorales. Seule condition : Nzongo devait être le meilleur élève de sa classe… Avec d’abord l’orchestre Djilamuley, puis les Walla Players, l’ancien adolescent mal dans sa peau, qui avait pris le chemin de la musique pour que les filles daignent enfin lui "donner des sourires", ne doute plus de rien. "La fougue de la jeunesse me faisait croire que j’avais un physique déterminant, que j’étais rapide du ciboulot. J’étais un gros poisson dans un petit bocal."

Son succès chez lui est tel qu’il n’entrevoit même pas la raison de participer au concours Découvertes. Il accepte surtout pour faire plaisir à l’attaché de l’ambassade de France qui insiste. La chanson est enregistrée en trente minutes. Avec son prix, Nzongo part pour la France et s’inscrit en doctorat d’histoire des idées à l’université de la Sorbonne. "En tant qu’intellectuel, ça m’a fait du bien. Parce que j’ai eu la malchance de faire mes études à Brazzaville à un moment où j’étais plus connu que mes professeurs. C’était une expérience horrible : tu n’as pas encore parlé que déjà tu as tort !".

Noir et blanc avec Lavilliers

Mais en réalité il n’a guère l’occasion de fréquenter assidument les bancs de la prestigieuse faculté parisienne. Entre temps, il a fait la connaissance de Bernard Lavilliers avec lequel il noue des liens d’amitié. Le chanteur français l’a pris sous sa protection et lui propose de venir poser sa voix sur Noir et blanc. La chanson devient l’un des tubes de l’année 1987.

 

Nzongo débute une carrière en France, fait des concerts, enregistre des albums pour des maisons de disques de premier plan. “Ça ne marche pas, ça ne se sait pas et il ne faut pas le dire", résume-t-il. "Tu vois bien que tu vas vers un mur mais tu n’as pas les solutions." Au moment où il pense repartir au Congo tant la déception est grande, la guerre civile éclate sur sa terre natale.

Persuadé qu’il peut encore mettre sa notoriété au service d’une action caritative, il rassemble ses compatriotes en studio pour enregistrer l’album Tribalité créatrice. Échec total, malgré les soutiens dont il dispose. Pire : il a perdu tout ce qui lui restait sur le plan financier. Longtemps, il s’est promis de ne plus enregistrer, que la page était tournée.

Les soirées "musicosophie" et ses activités de coach vocal avec son collectif Faustineries lui convenaient. L’envie a fini par revenir, débarrassée de toute aigreur, motivée entre autres par un fils forcément curieux de découvrir son papa chanteur. Durant toutes ces années, sans trop y prêter attention, Nzongo avait construit une équipe, un répertoire. L’heure du retour avait sonné.

 

Nzongo Soul Musicosophie (Serial Sound/Believe) 2009