Nuru Kane, auteur observateur

Son guembri toujours à la main, le Sénégalais Nuru Kane revient sur ses années londoniennes à travers son second album intitulé Number One Bus. Tout en restant attaché à la musique gnawa qu’il a adaptée à sa culture pour en faire son identité artistique, il donne à son répertoire une dimension blues encore plus prononcée.

Atavisme ou simples coïncidences ? Comme ses très lointains ancêtres peuls, Nuru Kane a en lui ce mode de vie nomade qui l’entraîne en permanence vers de nouveaux lieux. Aujourd’hui, l’enfant de la médina dakaroise n’est pas redevenu berger, mais en revanche il a retrouvé troupeaux et grands espaces dans le petit village du Puy-de-Dôme où il a posé ses valises depuis plus d’un an.

Une centaine d’habitants, des vaches et des tracteurs, au cœur de la France. "A mon retour d’Angleterre où j’avais eu la chance de partir pour la musique, je me suis demandé si j’allais rester à Paris. Mon frère m’a dit de venir voir chez lui, en Auvergne, et je suis tombé amoureux de cette région. Dans un premier temps, je me suis dit qu’il y avait moins de stress. Et puis, c’est un autre contact avec les gens. J’aime bien ça", raconte celui qui se revendique "sénégaulois".

En bus à Londres

Sans doute ses envies pastorales s’inscrivent-elles en réaction à sa précédente expérience, très urbaine, qui lui a donné le contenu de son nouvel album, Number One Bus. Pendant trois ans, il a emprunté cette ligne de bus qui lui permettait de quitter son quartier de Bermondsey, à Londres. Un vrai sujet d’observation, qui nourrit les thèmes de ses textes : "Il y a toute une vie dans le bus : pas besoin d’en descendre pour être inspiré. Des gens montent, d’autres descendent, certains laissent leur place aux femmes enceintes ou aux vieilles personnes. Il y a de la sensibilité. De la souffrance également avec ceux qui n’ont pas de ticket et se font attraper. De la violence aussi, avec ces jeunes baraqués qui s’amusent à déranger tout le monde quand ils entrent." Chaque passager a son propre tempo. Sur plan musical, Nuru restitue cette diversité en modifiant le dosage des éléments de base de sa musique qu’il qualifie de "bayefall gnawa" et ajoute ici un peu de blues, là plus de funk, et même du mbalax à certains moments.

Pour trouver sa voie, il lui a fallu du temps, et l’inévitable coup de pouce du destin. Pendant des années, il reconnait s’être "éparpillé". A ses débuts à Dakar, adolescent, il est bassiste dans un groupe aux sonorités afro-mandingues. Le jeune homme écoute Touré Kunda, Osibisa, Fela et toutes musiques anglophones que passe la radio gambienne. Le renouvellement des effectifs de la formation avec laquelle il joue le conduit à prendre le chant, la guitare, à composer, tout en restant bassiste pour d’autres artistes.

A 25 ans, en 1998, il quitte son pays pour la France. Le cœur a ses raisons. La décision fut douloureuse à prendre car cela revenait à privilégier ses ambitions personnelles au détriment d’un objectif collectif auquel les autres musiciens adhéraient. "Mon départ signifiait la mort du groupe", soupire-t-il. Son pressentiment s’est révélé exact. Quand il évoque le sujet, une pointe de regret remonte à la surface, vite balayée par tout ce que cet exil volontaire a eu de positif pour sa carrière.

D’abord, il y a eu en 2001 ce CD 3 titres, Diamono Euro, destiné à sensibiliser les immigrés africains à l'arrivée de l'Euro. Retenu et financé par la Fondation de France dans le cadre des actions menées à l’occasion du changement de monnaie, le projet avait été suivi d’une tournée dans les foyers des travailleurs immigrés en Europe !

La découverte du guembri

Mais c’est à Marrakech, où il se rend avec des amis comme touriste, qu’il fait une rencontre autant fortuite qu’essentielle : "On est passé devant le marché. J’ai entendu un son, et depuis, je suis en transe, je ne m’en suis pas sorti. Ce son-là, c’était le guembri". Aussitôt, il en acquiert un, achète quelques cassettes qu’il ramène à Paris pour apprendre en autodidacte à se servir de cet instrument traditionnel. Dès qu’il en a l’opportunité, il va écouter et regarder des Gnawa marocains ou algériens pour se familiariser avec cette culture.

Il en est à ce stade dans ses recherches lorsqu’il est invité au Festival au désert en 2004, à Essakane, après avoir été remarqué sur une petite scène parisienne. Nuru, encore anonyme, saisit sa chance. Son passage au Mali est si remarqué que la BBC l’appelle dix jours plus tard pour lui demander de se rendre en Grande-Bretagne afin de parler de sa musique.

Un label phare des musiques du monde lui propose d’enregistrer un premier album : Sigil, paru en 2006, sera nommé aux awards de la world music organisés par la BBC, dans la catégorie révélation. Le début d’une aventure britannique que Number One Bus explore sous d’autres angles, avec la volonté de continuer à faire tomber les barrières entre les musiques et les langues.

Nuru Kane Number One Bus (Iris/Harmonia Mundi) 2010
En tournée en France