Nø Førmat!, rencontres impromptues

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Label discographique se jouant des genres, Nø Førmat! se présente comme une collection ouverte aux rencontres et aux expérimentations musicales. Retour sur cette singulière aventure avec son initiateur, Laurent Bizot, avant un festival dédié au théâtre du Châtelet à Paris.

RFI Musique : Comment a commencé Nø Førmat! ?
Laurent Bizot : Il s'agissait d'artistes signés chez d'autres labels ou sans label. J'ai par exemple proposé à Gérald Toto, Lokua Kanza et Richard Bona de constituer un trio très a capella façon Bobby McFerrin. Je connaissais aussi Nicolas Repac, qui travaillait à l'époque avec Arthur H. Je lui ai confié des disques de big band jazz qu'il a samplés. Le Dogme des VI Jours est un disque totalement improvisé, entre free jazz et spoken word, composé et enregistré en six jours, cela collait à l'idée de liberté totale du label. C'était nos trois premières sorties, elles signifiaient que nous allions tout nous permettre.

Les passerelles sont nombreuses entre l'Europe et l'Afrique de l'Ouest…
Oui, parce qu'il y a une importante communauté d'excellents musiciens d'origine africaine à Paris. La musique d'Afrique de l'Ouest est un monde en soi, multiple, qui n'a pas toujours les clefs pour se tourner vers d'autres genres, mais qui est très ouverte aux métissages. Lorsque je travaillais avec Salif Keita chez Universal, j'ai connu beaucoup de ces musiciens, je leur ai proposé des projets. J'ai fait se rencontrer Nicolas Repac et Mamani Keita, laquelle venait de participer à Electro Bamako, elle avait envie de tenter des choses au-delà de la musique malienne traditionnelle. Autre exemple, Julia Sarr, alors choriste de Lokua Kanza, et Patrice Larose, un guitariste qui jouait avec Marcio Faraco. Je crois même que je les avais vus jouer ensemble en rêve ! (rires)

Ballaké Sissoko, à la kora, et Vincent Segal, au violoncelle, est une rencontre forte…
La rencontre de deux univers musicaux différents est une des façons de créer des choses nouvelles, inouïes. Ballaké Sissoko a découvert Vincent Segal lors d'un concert à Amiens. Ils ont alors joué ensemble pendant un an chez Vincent, sans que personne ne le sache vraiment. Le Centre culturel français de Bamako a invité Ballaké Sissoko à venir jouer au Mali en 2009. Vincent Segal l'a suivi, ils ont enregistré l'album Chamber Music dans les studios de Salif Keita durant trois jours. Au-delà de leurs deux albums communs, ils ont collaboré avec d'autres artistes pour Nø Førmat!

Créer un label en 2004, en pleine crise du disque, était-ce irréfléchi ?
Effectivement, je n'ai pas pensé au contexte, je voulais créer un label qui ne ressemble pas aux autres d'où le "No" de l'intitulé du label, aussi inspiré de l'ouvrage No Logo de Naomi Klein. Le point d'exclamation indique que ce n'est pas une négation pessimiste ou pleurnicharde, mais un non enthousiaste et aventurier. La musique ne peut se réduire à ce phénomène retors du formatage, lié à la rencontre du commerce et de l'art, le premier prenant souvent le dessus. Beaucoup de maisons de disques raisonnent par anticipation et en termes de besoin du public. Je ne crois pas que cela soit valide dans le domaine de la musique. Je voulais créer un label pour des projets que d'autres n'estimeraient pas rentables.

Comment alors faire vivre un label ?
En misant sur de petites ventes de disques dans un écosystème bâti sur un ensemble de projets, une collection, et non sur le gros succès d'un seul artiste. D'où l'idée de la collection, de la marque, du graphisme…
J'ai commencé seul, avec peu de charges financières fixes. Pour moi, un succès c'était 3000 ventes et je ne me suis pas lancé dans le développement de carrières d'artistes. Ballaké et Vincent représentent la meilleure vente du label après le Solo Piano de Gonzales. Une fois que cette collection a gagné quelques fidèles, un cercle vertueux s'instaure. Il est moins nécessaire d'investir sur chaque artiste pour le faire connaître, car il bénéficie de la notoriété du label. J'avais été inspiré en cela par les rééditions Jazz in Paris d'Universal Jazz, avec une même charte graphique très visible en magasins.

D'où l'idée d'un abonnement aux disques Nø Førmat!
Oui, nous avions constaté que des gens commandaient 3, 4 ou 5 albums sur notre site Internet, de Rocé, Gonzales et Mamani Keita, des artistes très différents. Nous avons lancé un abonnement un peu comme une Amap, un contrat de confiance entre quelqu'un qui produit de la musique et quelqu'un qui veut écouter de la qualité sans savoir à l'avance ce qu'il recevra. C'est un circuit court, coopératif, sans intermédiaire, une sorte de financement participatif annuel.

Le graphisme de Nø Førmat! est très caractéristique…
La charte graphique a été élaborée par l'artiste Jérôme Witz. Pour chaque album, il essaye de se réinventer dans un cadre. Le paradoxe était de forger une identité forte pour un label qui refuse les carcans identitaires. Jérôme Witz a inventé une typographie à la main, avec un normographe, cette règle qu'utilisent les écoliers. Un dessin, une peinture ou une gravure sont créés par un artiste à chaque fois différent sur un fond blanc. Seul le rappeur Rocé ne l'a pas supporté.

Nø Førmat! est très présent sur scène…
Nos projets vivent désormais grâce à la scène. Charlène Hounsou-Guede nous a rejoints, Thibault Mullings et moi, notamment pour produire les concerts de Blick Bassy. Nous organisons régulièrement des concerts pour présenter les artistes Nø Førmat!, notamment les nouveaux, comme Chocolate Genius ou Koki Nakano, que l'on découvrira au Théâtre du Châtelet.

Festival Nø Førmat! les 21 et 22 octobre 2016 au Théâtre du Châtelet à Paris.
Page Facebook du label Nø Førmat!
Site officiel du label Nø Førmat!