Soul Bang's change de paradigme

Le lauréat du prix Découvertes RFI 2016 Soul Bang's présente son nouvel albuum "Yelenna". © Youri Lenquette

Plus africain dans son ancrage musical, le nouvel album du chanteur guinéen Soul Bang's s'inscrit dans une forme de rupture avec ce répertoire qui lui avait valu le surnom de Boss du r'n'b auprès de ses compatriotes. Sur Yelenna, conçu en Côte d'Ivoire, le lauréat du prix Découvertes RFI 2016 fait montre d'aptitudes insoupçonnées dans un registre plus marqué par la culture mandingue, tout en gardant l'esprit de sa signature vocale.

RFI Musique : Qu'avez-vous en envie de faire, de montrer, à travers ce nouvel album Yelenna ?
Soul Bang's : C'est un album qui fait le pont entre le monde africain et les autres mondes, entre la modernité et la tradition. C'est aussi ce que je suis en tant qu'artiste parce que ça correspond à ce que j'ai reçu comme éducation musicale, tout ce que j'ai écouté et qui vient de diverses origines. Quand on l'écoute, il n'est pas comme ceux que j'ai eu l'habitude de faire, qui étaient 100% r'n'b, même si j'ai toujours voulu qu'ils aient leurs particularités pour qu'on arrive à m'identifier, à voir l'originalité. Je pensais à faire quelque chose d'extraordinaire, une musique que les gens n'ont pas l'habitude d'entendre et qui soit belle. Un mélange de tout. Tu ne peux pas l'identifier et la réduire à un seul style, la mettre dans une seule case.

Qu'est-ce qui a changé concrètement ?
C'est un album enregistré presque totalement en live, donc très différent de ce que je faisais avant : cette fois, en plus des guitares, il y a le djembé, le balafon, la batterie... Beaucoup moins de programmations aussi. Seulement sur un morceau. Jusqu'à présent, c'était davantage basé sur moi, parce que je faisais tout, alors que pour Yelenna, on s'est partagé le boulot – même si j'avais fait des maquettes guitare-voix suffisantes pour que chacun puisse donner son idée.

Que vous ont apporté les deux coréalisateurs, le Sénégalais Akatche et le Capverdien Hernani Almedia ?
Non seulement, ça fait plaisir de travailler avec quelqu'un comme Hernani – un super guitariste, un super musicien, ouvert d'esprit –, mais quand je chante, il sait tout de suite quelle direction je veux atteindre. Comme s'il était dans ma tête ! Akatche est un excellent pianiste d'Afrique de l'Ouest et aussi un beatmaker. Il a travaillé sur bon nombre de projets que Sony développe. Quand je suis allé à Dakar, il m'est arrivé plusieurs fois de faire appel à lui en live. Et sur mon précédent album Cosmopolite, il avait déjà fait un morceau.

Envisagez-vous de vous expatrier pour poursuivre votre carrière ?
Je suis père de famille. Ma femme et mes deux enfants comptent sur moi et je dois penser à leur avenir, à leur donner une vie meilleure. J'ai la possibilité de vivre à Paris ou aux États-Unis, mais en Guinée, il y a des milliers de jeunes qui comptent sur moi, qui s'inspirent de ma musique, et je veux prouver à leurs yeux que l'avenir est aussi possible chez nous, bien que ce ne soit pas facile. Le pays a besoin de nous, c'est important. Même si pas grand-chose n'est fait en Guinée pour les artistes et la culture, il faut continuer le combat.

Appréhendiez-vous les réactions que votre album était susceptible de susciter, d'autant plus qu'il se démarque des précédents sur le plan musical ?
Je n'étais pas forcément sûr de moi, parce que chaque album est un essai. Mais j'étais certain d'une chose : qu'on avait fait du super boulot en studio. L'album est sorti le 1er janvier en Guinée, un peu avant d'être disponible ailleurs, et depuis je vois des commentaires extraordinaires sur ma page Facebook, mon compte YouTube... J'ai fait une capture d'écran de celui-ci : "Je vous écris pour vous féliciter de la sortie de votre album Yelenna que je viens d'écouter sur Deezer. C'est un véritable délice, car chaque note est profonde, chaque mot est plein de sens. Merci entre autres pour l'hommage rendu aux mamans, aux femmes, à votre femme, à l'amour. Le clin d'œil au Congo est fabuleux. Vous chantez la douceur sur une note traditionnelle. Bravo."

Quel est ce clin d'œil au Congo auquel cet internaute fait allusion ?
Pesa Nga Chance que je chante en lingala. Mon plus grand rêve, c'est de pouvoir toucher à toutes les langues en chantant. Une fois où je me trouvais à Paris, on m'a présenté Michel Lumana – qui est aussi appelé Michel Bass –, un très bon bassiste compositeur congolais. Je lui ai dit que j'avais envie de chanter en lingala et il m'a proposé un instrumental. Je suis revenu en Guinée, j'ai fait des paroles en soussou, dans ma langue, que je lui ai envoyées. Il a alors écrit un texte en lingala en respectant l'air sur lequel j'avais chanté. Et après que j'ai enregistré, il m'a dit que la prononciation était impeccable. Comme un Congolais !

Si vous aviez un faible pour la musique R. Kelly dans votre jeunesse, quels sont les artistes africains qui vous ont fait vibrer dans votre enfance ?
Il y en a beaucoup ! Mory Kante qui est mon beau-père ! Ibro Diabaté, un artiste mandingue qui ne fait plus d'album aujourd'hui, mais qui m'a beaucoup inspiré. Et Youssou N'Dour, Baaba Maal, une des plus grandes voix de l'Afrique. Mais j'aime bien aussi aujourd'hui l'univers musical de Burna boy du Nigeria, Mohamed Diaby... Je ne suis pas limité en matière de musique, j'écoute de tout.

Avez-vous été aidé, à différents moments de votre carrière, par des musiciens expérimentés ?
Je vais citer feu Kemo Kouyaté, qui était l'un des plus grands pianistes africains et qu'on appelait l'homme-orchestre. En 2006, je lui ai été présenté par un frère du quartier. J'ai fait beaucoup de cabarets avec lui et sa fille Djene. Ça m'a aidé à renforcer mon originalité musicale : quand tu es jeune, tu es souvent très influencé par les autres cultures. Il m'a donné l'opportunité d'apprendre à chanter la musique mandingue. Il y a aussi Abdoulaye Kouyaté, un guitariste guinéen qui réside en France. J'avais commencé à apprendre à jouer de la guitare et il m'a beaucoup apporté. Le premier groupe que j'avais mis en place, c'était avec ses frères. J'étais encore petit quand je suis venu chanter pour la première fois à La Fourchette magique à Conakry. C'était en 2006 ou 2007. On m'a dit que les gamins ne chantent pas ici. Il a fallu l'intervention de Papus, un bassiste aujourd'hui à Paris, qui m'a vu en train de pleurer.

Qu'est-ce qui a changé dans votre façon de faire de la musique, entre vos débuts et aujourd'hui ?
Je suis le même artiste, mais j'ai pu beaucoup approfondir ce que je fais. En 2011, je n'avais pas de home studio chez moi. En avoir un était un rêve. Aujourd'hui, dès que je me réveille, j'ai la possibilité de faire deux ou trois morceaux en un seul jour, sans devoir aller à un studio, attendre qu'on me donne un créneau, en espérant qu'il y ait du courant et que l'ingénieur du son ne soit pas malade... Désormais, je peux tout faire chez moi tranquillement, mais mon ambition de devenir le plus grand chanteur du monde n'a pas changé !

Soul Bang's Yelenna (Sony Music) 2019
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