Las Maravillas de Mali, un mythe et de l’émotion

"Africa Mia", le dernier album de Las Maravillas de Mali. © Decca Records

Les routes de la musique s’avèrent parfois inattendues, même si elles s’expliquent. Las Maravillas de Mali fait partie de ces groupes qui ont contribué à la mondialisation à une époque où le terme n’était encore qu’un concept sociologique. Surnommés "les Cubains" depuis un demi-siècle, ses membres ont écrit une page de l’histoire de la musique africaine que remettent en lumière l’album et le documentaire Africa Mia, prolongés en live sur les scènes d’Europe les plus prestigieuses.

Il y a la musique afro-cubaine, avec tout ce que cela englobe, tant sur le plan historique qu’artistique, du Sénégal au Congo, d’Orchestra Baobab à Kekele, en passant par le Burkinabè Amadou Balaké ou le tout récent projet de la Béninoise Angélique Kidjo en hommage à Celia Cruz. Et il y a Las Maravillas de Mali. À part, pour une double raison.

D’abord parce que ses musiciens ont vécu une expérience unique : issus de plusieurs orchestres régionaux et sélectionnés par les autorités de Bamako en 1963, au lendemain de l’indépendance, ils ont été envoyés à La Havane pour y suivre une formation très poussée durant près d’une décennie, sur fond de coopération Sud-Sud et au nom de cette amitié entre les peuples mise en avant par le socialisme de l’époque.

Ensuite, parce que le groupe n’a laissé à la postérité qu’un seul album, sur lequel figure l’indémodable Rendez-vous chez Fatimata, devenu un standard. Ses membres éminents, dispersés après être revenus sur leur continent natal, ne se sont pas érigés en ambassadeurs de la musique cubaine en Afrique, mais leur identité n’a cessé d’être vue à travers le prisme de cette aventure singulière. Comme s’ils appartenaient à une sorte de confrérie. Ainsi s’est construite, au fil du temps, la légende de Las Maravillas de Mali, détenteurs d’un savoir authentique.

Reconstitution

Le retour sous les projecteurs de ce Buena Vista Social Club ouest-africain relève plus de l’hommage que de la renaissance. "Une reconstitution, cinquante ans après", reconnaît même Boncana Maïga, aujourd’hui le seul survivant parmi les protagonistes initiaux. Ce n’était pas le cas en 1999 lorsque l’idée a germé dans l’esprit du producteur et réalisateur français Richard Minier, après une rencontre fortuite avec l’un d’eux.

Il lui a fallu vingt ans pour boucler ce projet à la fois sonore et visuel, puisque le documentaire Africa Mia racontant l’épopée des Maliens accompagne l’album du même nom. "On voulait vraiment apprendre la musique cubaine et l’enseigner. Le film qui a été fait raconte toute cette histoire. Mais je vous préviens : pensez à prendre un paquet de mouchoirs. Vous allez arriver en riant, vous partirez en pleurant, parce qu’il y a des images poignantes dedans !", sourit l’illustre musicien originaire de Gao.

Sur le CD, les versions originales côtoient leurs doubles réactualisés, comme le fameux Rendez-vous chez Fatimata. À La Havane, aux studios Egrem qui sont à la musique cubaine ce que Studio One est au reggae ou Muscle Schoals à la soul, le Guinéen Mory Kanté est venu poser sa voix en 2016 sur ce titre imaginé quelques décennies plus tôt par Boncana Maïga pour remplacer une adaptation de Pata Pata de Miriam Makeba dont il n’était pas satisfait…

Celui qu’on surnomme le "Maestro", qui a révélé de nombreux artistes en tant que chef d’orchestre fondateur de l’orchestre de la Radio-Télévision ivoirienne (RTI) et s’est aussi occupé d’Africando ou encore de la BO du film Bal Poussière, a eu envie de faire "un clin d’œil à la nouvelle génération" : pour Africa Mia, dont les arrangements et le chant initiaux sur la partie "boléro" évoquent Cesaria Evora, il a invité la jeune malienne Inna Modja, enrôlée l’an dernier dans le quatuor des Parisiennes.

"De 1963 à 1968, on n’est pas retournés chez nous, donc on avait la nostalgie. Et quand il y a eu le coup d’État de Moussa Traoré, on s’est dit qu’on ne pouvait plus visiter notre pays, et je me suis mis à composer cette chanson", explique le septuagénaire.

Du passé au présent

Pour estomper encore davantage le lien entre passé et présent, quatre des dix-sept titres ont été remixés par les spécialistes du genre que sont Celestal et Aerosteack, apportant leur touche électro. Y compris sur Balomina Mwanga, la seule chanson qui ne figurait pas sur le 33 tours mais que Boncana Maïga a tenu à inclure un demi-siècle plus tard.

Œuvre du Congolais Franklin Boukaka, auteur du Bucheron, elle avait été popularisée surtout par l’Orquesta Aragon, monument de la musique cubaine. Dramane Coulibaly, le second flûtiste des Maravillas, avait tenu à l’interpréter, accompagné d’une guitare, alors que son groupe venait pourtant de terminer les sessions d’enregistrement de son disque. Ce serait pour le suivant, imaginait-il alors. Son chef d’orchestre n’a pas oublié, et ne cache pas son émotion quand il entend aujourd’hui la voix ainsi rhabillée de son compatriote. La musique n’efface pas seulement les distances, elle sait aussi gommer les effets du temps.

Las Maravillas de Mali Africa Mia (Decca records/Universal Music France) 2018

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