Le big-bang afro-électro de Pulo NDJ

Le groupe tchadien Pulo NDJ sort son premier album "Desert to Douala". © Jospeh Barbereau

Épingler N’Djamena sur la mappemonde des musiques électroniques ? L’idée relève du challenge, tant le Tchad est un pays qui semble oublié à tous égards sur la scène internationale. Mais les intentions du groupe Pulo NDJ à travers les 11 chansons de Desert to Douala ne s’arrêtent pas à ces considérations qui pourraient apparaître superficielles. Au-delà du symbole, il est en réalité question dans cet album d’une autre façon de concevoir le monde.

Il flotte comme un parfum d’enthousiasme salvateur sur le projet Pulo NDJ. Une envie de souffler, avec ce qu’il faut d’idéalisme, sur les stéréotypes encombrants pour qu’ils s’évanouissent en emportant leur poids de certitudes sclérosantes. Quelle que soit la force réelle ou supposée des traditions au Tchad, quel que soit l’isolement de ce pays, la musique à cette capacité inouïe de pouvoir faire bouger les lignes et de s’adapter à son environnement, y compris celle des deejays électro qui symbolise la modernité urbaine occidentale. Desert to Douala en est un témoignage supplémentaire, inattendu.

Fort de sa réputation, le deejay globetrotter américain Nickodemus apporte une caution à ce disque auquel il a contribué et qu’il soutient, en le coproduisant à travers son propre label. De quoi piquer la curiosité, car l’homme est plutôt une référence dans le domaine de la global music – ces sons qui viennent de toute la planète. L’approche qui a prévalu diffère profondément de celles souvent observées lors des rencontres orchestrées au cours des dernières décennies entre le monde des musiques électroniques et celui des musiques d’Afrique d’inspiration plus ou moins traditionnelle.

Ici, pas de séjour éclair d’une figure occidentale s’étant déplacée pour capturer, avec toute l’énergie de l’instantanéité, une ambiance, des rythmes, des chants avant de remonter dans un avion dix jours plus tard pour travailler cette matière sonore à quelques milliers de kilomètres, avec une réussite des plus variables.

Déambulations à N'Djamena

À l’origine, il était seulement question de moments passés autour de la musique dans la capitale tchadienne où venait d’arriver Simone Buosi, qui avait monté en 2016 à Cuba le collectif HAPE, acteur culturel mêlant expatriés et locaux. "Je passais mes journées à errer dans les quartiers de N’Djamena et à rencontrer des musiciens parce que la musique est pour moi une façon de communiquer, le moyen de trouver un terrain d’entente, sinon on aurait difficilement des choses à partager", explique ce jeune Italien, deejay en parallèle des fonctions qu’il exerce pour les Nations Unies ou la Croix-Rouge.

Très vite, il constate qu’ils sont nombreux à vouloir "montrer leur talent" et imagine un format similaire à ce qu’il avait développé à La Havane. Les premiers événements sont organisés à l’Institut français. Des concerts "pas classiques" avec ses platines et le chanteur percussionniste Samy, "un Camerounais installé au Tchad depuis quinze ans" : le matériel est déplacé dans les jardins, l’entrée est libre… "C’était un endroit de mélange et de métissage incroyable ; ce sont un peu les valeurs du collectif HAPE", poursuit Simone.

Au fil des soirées, de nouveaux instrumentistes se greffent sur le tandem : Idriss, joueur de garaya ("un luth à deux cordes en nylon fait avec une calebasse, une peau de chèvre et le manche d’un balai") que l’on entend en particulier sur Cera cera et Dabadji, le Togolais Stingo qui apporte une touche vaudou sur Kewolia et dont la guitare respire le Congo sur Sanga, et le Camerounais Wahlid, aux claviers.

Autour de ce noyau dur, d’autres artistes ont gravité, le temps d’un titre ou davantage, car DJ Buosis comprend rapidement que ses partenaires ont "plus à donner" que les prestations live auxquelles ils se livrent ensemble. Dans sa salle à manger transformée en studio, il les enregistre. Puis envoie les maquettes à Nickodemus, avec lequel des liens avaient été noués à plusieurs reprises depuis la naissance de HAPE.

Ligne directrice

Séduit, le New-Yorkais se rend à N’Djamena en 2018 le temps d’un atelier de deejaying pour les jeunes Tchadiens qui sert aussi à compléter le répertoire naissant du groupe, en définissant une ligne directrice. "Il nous a aidés à comprendre quelle était l’âme du projet", reconnaît Simone. Desert to Douala, le titre de l’album, en est le reflet, "pour montrer que N’Djamena, même si on en n’entend jamais parler, est un carrefour important des cultures et des traditions : on passe des musiques peules à celles du Soudan, de la rumba au makossa, et avec toutes les influences du Togo, du Bénin et du Nigeria. C’est un point de rencontre pour toute cette partie de l’Afrique".

Cette diversité s’entend dans les onze titres sélectionnés : sonorités électro accompagnant les chants de femmes construits sur la formule rituelle de l’appel et de la réponse sur Bazaka, fibre orientale aux synthés et basses digitales reggae sur le single Clandoman qui évoque le phénomène des motos taxis de N’Djamena, rap trad de MC Funk the People sur Un jour… Sans chercher à prendre le dessus, sans déséquilibrer l’édifice, chaque fois, les machines se mettent au service des chansons et de leurs interprètes. La traduction en musique d’une ligne de conduite axée sur le respect et la compréhension mutuelle.

Pulo NDJ Desert to Douala (Wonderwheel Recordings) 2019

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