Les sombres expérimentations de Bantou Mentale

Bantou Mentale. © Liam Farell

Le groupe Bantou Mentale sort un premier album éponyme, cinq mois après s'être présenté au monde avec un EP. Avec ces deux sorties, il défriche de nouvelles contrées musicales, quitte à désarçonner à la première écoute.

Ils s’en fichent d’être accessibles. L’importance du projet Bantou Mentale est avant tout de pouvoir s’amuser à triturer les sons et à imaginer de nouveaux horizons musicaux, quitte à ce que ça ne soit pas compréhensible pour l’auditeur. Cette idée est au cœur des envies musicales du quatuor formé de Chicco Katembo (guitare), Apocalypse Mobuka (chant), Cubain Kabeya (batterie) et de Liam Farrell, alias Doctor L (guitare).

Doctor L qui est aussi à la production, voit ce projet comme éloigné de ce qui se fait actuellement dans les musiques africaines et loin du côté traditionnel recherché par les Européens : "Ce qu’on propose, ce n’est pas commercial. Le son est assez spécial. Mais on nous met dans une même case 'world' avec différents types de musiques africaines parce que les gens ne savent pas trop quoi faire. C’est un peu triste de ne pas savoir comment classer tout ce qui se fait en Afrique et de tout mélanger."

Expérimentations kinoises

Loin des traditions, ce que fait le groupe est aussi éloigné de ce qu’écoute réellement le public congolais. Ils construisent un univers punk et funky particulier. Directement inspiré de Mbongwana Star en 2015, un groupe dans lequel Cubain Kabeya et Liam Farrell ont travaillé ensemble, Bantou Mentale garde ce même esprit complètement fou. Les influences de grime, de hip hop, d’afro-funk et de punk rock s’entrechoquent avec quelques touches de psychédélisme dans un bouillonnement musical créant une ambiance troublante et sombre : du "heavy funk futuriste congolais" comme ils tentent de définir le son sur leur page Facebook.

Un mélange qui vient aussi des quatre personnalités qui ont infusé dans différents projets congolais ces dernières années. Apocalypse Mobuka, chanteur, est un ancien de l’orchestre Quartier Latin International de Koffi Olomidé. Le batteur Cubain Kabeya a participé aux groupes de Konono Nº1 à Jupiter & Okwess en passant par Mbongwana Star. Chicco Katembo, lui, était dans le Staff Benda Bilili et a aussi fait quelques incursions dans Mbongwana Star, tandis que Doctor L était dernièrement à la production pour Les Amazones d’Afrique.

Mais plus que les expériences d'un travail collectif, c’est leur goût pour une musique africaine en dehors des circuits grand public qui les réunit : "Ce qui est intéressant, c’est qu’on est un groupe à qui l’on n'a pas commandé un type de son. Avec les gars, on aime bien ce qui est un peu punk rock, décalé, urbain... enfin, on aime ce qui est différent du truc 'tradi-world'."

Entre Kinshasa et Paris

Bantou Mentale, créé entre Paris et Kinshasa, est aussi un témoignage de cette vie à Paris des émigrés congolais arrivant à Château Rouge. Ils vivent dans une urbanité où les cultures se mélangent. C’est d’ailleurs à Paris qu’a commencé une bonne partie du travail sur cet album : "Quand on a commencé à l’époque où j’avais un studio à Saint-Ouen, on y a fait des enregistrements et des sessions. Et ensuite, j’ai un peu produit derrière. On est un peu dans une démarche d’autoproduction. Il y a un côté de débrouillardise. On essaye de faire un maximum de trucs pour faire des concerts, donc on a fait des clips."

Leur set live est prêt et ils ambitionnent de tourner aussi sur le continent américain. Doctor L et Cubain Kabeya gardent le souvenir d’avoir joué sur la scène du mythique festival américain Coachella avec leur ancien groupe Mbongwana Star. Ils ont commencé à se produire sur des scènes européennes comme au festival danois de Roskilde ou encore au Jova Beach Party en Italie : "Jova Beach, c’était un truc de malade. On a joué devant 60 000 personnes d’un coup en Italie. Normalement sur une grosse scène d’un festival, il y a 15 000 ou 20 000 personnes. Là, il y avait du monde à perte de vue".

Mais ce n’est pas parce qu’ils se sont préparés pour les grandes scènes qu’ils ont délaissées les textes. Cette atmosphère sombre qu’ils ont créée entre l’univers sonore et le travail visuel, fait de clips étranges plein de collages, est un moyen pour traiter des thèmes durs : les conséquences du terrorisme sur les questions sociales et culturelles, sur le morceau Boko Haram, ou encore les effets dévastateurs des guerres pétrolières avec Syria. La voix d’Apocalypse donne une puissance plus grande à ce discours.

Ils souhaitent en abordant ces thématiques s’éloigner des clichés dans lesquels sont parfois enfermées les musiques africaines, comme l’estime le producteur et guitariste Doctor L. Pourtant dans d’autres registres musicaux, de nombreux artistes tentent de faire entendre leur voix à leur manière comme Tiken Jah Fakoly et bien d'autres encore. Si le disque de Bantou Mentale est si "anachronique" comme le dit Doctor L, c’est surtout pour son travail sonore puissant et original.

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En concert aux Transmusicales de Rennes le 4 décembre 2019