São Tomé-et-Principe livre ses secrets musicaux

Le groupe Sangazuza en concert dans les années 70. © Images d'archive / Bongo Joe

Petites îles situées au large des côtes africaines, au niveau de l'Équateur, São Tomé-et-Principe ont participé à leur échelle à la mondialisation des musiques africaines au tournant des années 80. C'est sur cette époque que revient la compilation Léve Léve.

Confettis de l'empire colonial portugais, São Tomé-et-Principe sont des îles discrètes, pour ne pas dire oubliées. Sauf peut-être pour les philatélistes, car la petite république indépendante depuis 1975 s'est fait fort de briller aux yeux du monde par ses collections de timbres imposants et colorés aussi bien sur les châteaux de la Loire que les stars américaines...

En matière de musique, elles ne font pas partie des hauts lieux africains. Mais leur rayonnement a toutefois dépassé à quelques reprises les 1 000 km2 de ces deux cailloux volcaniques plantés dans l'océan Atlantique de part et d'autre de l'Équateur, à quelques centaines de kilomètres des côtes du Gabon et de la Guinée équatoriale. La communauté afro-lusophone, sur place (Angola, Cap-Vert...) comme dans ses destinations d'émigration en Europe, a contribué à la faire circuler et à élargir son cercle de diffusion initial.

Le son des îles

Se pencher sur les productions locales des années 70 et 80 peut sembler de prime abord anecdotique, voire relever purement d'une forme d'exotisme. La réalité s'avère tout autre, à l'écoute de ce que propose de découvrir la compilation Léve Léve en 80 minutes. Africa Negra plante le décor. Et fait monter la température. Cette formation santoméenne très populaire a marqué les esprits à partir des années 80, avec ses 33 tours enregistrés dans les locaux de la radio nationale – ou plutôt dans la cour car le studio était trop petit pour accueillir les musiciens, comme le raconte le livret riche en infos qui accompagne la compilation.

Derrière l'appellation “mamadjumba” donnée à son répertoire, ou celle plus généraliste de “puixa” qui caractérise la famille à laquelle il appartient, apparaît un style qui possède la caractéristique d'être à la fois singulier tout en cultivant des liens avec d'autres genres connus. Comme un plat dont on saurait identifier les ingrédients, que chaque artiste doserait et cuisinerait à sa façon, et qui aurait une saveur finale spécifique.

Ce faisceau d'influences s'explique autant par des critères géographiques que temporels. Les sons de certains claviers (par exemple sur Sunmalé du groupe Sangazuza) sont typiques des années 80, tout comme certains thèmes portés par le vent de la liberté qui souffle alors : après Bob Marley et Stevie Wonder, Africa Negra célèbre la naissance d'un État indépendant avec Zimbabwe. C'est aussi l'époque où la vague caribéenne du zouk antillais et de son cousin le kompas haïtien traverse l'océan et trouve un écho particulier dans le monde créole auquel appartiennent SãoTomé et Príncipe.

Au carrefour des influences

Inhabitées lorsqu'elles furent découvertes au 15e siècle, peuplées ensuite par les esclaves provenant du continent, ces îles qui comptaient moins de 100 000 habitants en 1980 sont d'abord de facto des espaces de rencontre entre cultures. Les 16 chansons de Léve Léve en sont l'expression : l'esprit de la rumba congolaise et du semba angolais, des traces de makossa camerounais, une couleur cap-verdienne... La combinaison surprend. On se croirait même par moments dans un bal poussière à Madagascar ! Souvent, le chant s'efface rapidement pour laisser la place aux instruments qui imposent leur cadence et leur groove, surligné par les guitares électriques.

La proximité avec l'Angola, autre territoire africain longtemps contrôlé par Lisbonne, a permis à certains groupes présents sur la compilation (Os Leonenses et son chanteur Pedro Lima qui fera carrière en solo, Os Untuès, Mindelo...) de profiter des infrastructures de Luanda pour y enregistrer. La relation avec le Cap-Vert compte aussi beaucoup, et pas seulement pour des considérations artistiques. Sodade, la chanson d'abord interprétée par l'Angolais Bonga mais ensuite et surtout popularisée par Cesaria Evora n'évoque-t-elle pas l'émigration, pas forcément volontaire, des Cap-verdiens vers São Tomé-et-Principe où ils travaillaient à l'époque de la colonisation dans les plantations de cacao ?

Les musiciens des "iles chocolat" ont su tirer parti du savoir faire développé par leurs alter ego de l'archipel natal de la Diva aux pieds nus. En témoigne la participation de l'arrangeur multi-instrumentiste Paulino Vieira. Pièce centrale de la scène cap-verdienne de cette époque comme l'avait rappelé le projet Synthesize The Soul, il fait entendre ici son expérience sur les morceaux des formations Tiny das Neves, Sum Alvarihno et Equador. La solidarité entre ces insulaires qui ont partagé des bouts d'histoire est aussi à classer au titre des belles découvertes de cette compilation.

Léve Léve São Tomé-et-Principe sounds 70s-80s (Bongo Joe / L'Autre Distribution) 2020