Le Jazz de Joe : Mariana Ramos

Mariana Ramos, 2020. © Lio Baunot

Lorsque Mariana Ramos débuta l’enregistrement de Morna, son 7e et dernier album, elle n’imaginait pas une seconde que l’Unesco inscrirait une part de son héritage culturel au patrimoine immatériel de l’humanité. Outre le bonheur de pouvoir désormais célébrer cette précieuse reconnaissance sur les scènes du monde entier, cette distinction universelle légitime enfin les efforts de l’interprète cap-verdienne à vouloir préserver une tradition musicale séculaire.

Apparue, dit-on, à la fin du XIXe siècle à Boa Vista, l’une des plus grandes îles du Cap-Vert, à seulement 450 kilomètres des côtes sénégalaises, la morna est une forme d’expression très populaire de l’archipel. Certes, d’autres genres musicaux (funaná, batuque, coladeira…) ont nourri l’histoire tourmentée de ce petit territoire resté très longtemps sous domination portugaise, mais la Morna conserve cette marque identitaire d’un peuple fier de ses racines.

Si la regrettée Cesaria Evora (1941-2011) avait, en son temps, donné plus de visibilité à cette façon très mélodieuse de conter son histoire, Mariana Ramos lui préféra la grâce et la délicatesse. Depuis 20 ans, humblement, discrètement, elle dessine les contours de son univers personnel. Les couleurs musicales de ce paysage-là ne sont pas pour autant pastel, elles accompagnent la mélancolie d’un blues lusophone éclatant.

Née à Dakar, Mariana Ramos ne pouvait échapper à l’influence prégnante du continent africain mais sa terre natale brassa tant de cultures, d’individualités, de destinées, qu’elle épousa naturellement ces richesses métisses. La danse, le chant, le rythme, les harmonies de son enfance sont aujourd’hui le terreau d’un art qu’elle a su développer et maîtriser. Il est d’ailleurs amusant de déceler dans ses ornementations vocales l’écho de ses rencontres, voyages et  enthousiasmes, au fil des années.

La grande chanson française l’inspire, le swing américain la fascine, les musiques latines la vivifient. Elle mâtine sa poésie et sa ferveur de tous ces accents musicaux. La morna incarnée par Mariana Ramos n’est plus seulement une valeur culturelle symbolique, c’est une ouverture d’esprit portée par une ambassadrice convaincue.

Hommage à Dona Tutata

Un mode de communication ancestral doit, par définition, évoluer, se renouveler, s’adapter à l’air du temps. Les douze chansons de l’album Morna répondent à cette exigence artistique avec cette douceur nonchalante qui ne doit cependant jamais altérer le propos. Une tonalité suave n’interdit pas la gravité. Vida Turturode, le vibrant hommage de Mariana Ramos à son aînée Dona Tututa, est une chanson poignante. Magnifiée par le violon de Laura Rafecas, cette émouvante composition n’est pas, malgré son apparente légèreté, une œuvre anodine. Elle est une révérence appuyée à une icône du Cap-Vert dont la longue vie torturée a traversé le XXe siècle. Ainsi, derrière les notes chaloupées de ce disque revigorant, il y a les mots choisis d’une personnalité attachée à ses origines et attentive au monde qui l’entoure.

Légataire d’une génération d’artistes légendaires, les Morgadinho, Luis Morais, Frank Cavaquinho et Antonio Ramos, piliers de Voz de Cabo Verde, groupe historique créé en 1966, Mariana Ramos a le devoir de perpétuer un vocabulaire musical indémodable. Son plus grand défi est aujourd’hui de résister à l’érosion du temps. Pour qu’une expressivité reste intemporelle, il faut lui donner de nouvelles intonations sans tarir la sève originelle. Pour cela, elle s’est entourée d’instrumentistes complices dont la virtuosité illumine son répertoire. Et notamment, Toy Vieira, pianiste, guitariste, harmoniciste, de grand talent qui a dirigé, en qualité de directeur musical et arrangeur, les sessions d’enregistrement de Morna. Le résultat est somptueux et valide l’engagement de Mariana Ramos pour une meilleure représentativité des musiques cap-verdiennes à l’échelle planétaire.

Il lui aura fallu persévérer pendant de longues années pour atteindre ce but fort louable. Morna franchit donc une étape majeure, celle d’une artiste valeureuse et d’une femme de cœur qui, imperturbablement, défend ses convictions et poursuit sa route contre vents et marées. Déjà, en 2007, lorsqu’elle avait fait paraître Mornador, son troisième album, son désir de revendiquer et soutenir ses origines était manifeste.

Faire appel à son compatriote Teofilo Chantre sur le magnifique duo Crépuscular Solidão n’était pas innocent. Par petites touches, Mariana Ramos a donc donné du sens à son cheminement. Elle est, de nos jours, une lumineuse artiste dont il faut savoir savourer les messages citoyens qu’elle se plaît à distiller subrepticement quand elle laisse parler son âme.

Mariana Ramos Morna (Casa Verde Productions/L’autre Distribution) 2020
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