Le soukous orphelin d’Aurlus Mabélé

Aurlus Mabélé © DR

Ambassadeur du soukous dont il était l’un des représentants les plus actifs dans les années 90, animé par une vision décloisonnée de la musique, le chanteur congolais Aurlus Mabele est décédé le 19 mars 2020 en France, où il résidait depuis plusieurs décennies, des suites du covid-19.

Ses mots s’adressent aussi bien à la Femme ivoirienne, l’un de ses titres phares depuis la fin des années 80, qu’à Cathy La Réunionnaise ou encore Nicoletta, fille des Antilles. Dans le répertoire d’Aurlus Mabélé, né en 1953 sur les bords du fleuve Congo dans le quartier de Poto Poto à Brazzaville, la notion de frontière semble ne pas faire grand sens. Et ce qui vaut sur le plan géographique se vérifie aussi en musique. Il fait partie de cette catégorie d’artistes qui ont fait bouger les lignes, ont accompagné des évolutions, sans forcément en récolter tous les fruits à long terme, mais à tout le moins laissé une trace indélébile.

Le père de la sulfureuse rappeuse Liza Monet était considéré comme "le roi du soukous", cette variante de la rumba congolaise qui se formalise dans les années 80 avec un tempo plus rapide et un son plus moderne nourri par les batteries électroniques, quand une nouvelle génération d’artistes des deux rives du Congo s’installe en Europe. A Paris, qu’il a rejoint pour poursuivre sa carrière après avoir fait ses débuts dans son pays au sein de la formation Ndimbola Lokole, sa rencontre au milieu de la décennie avec le tout jeune producteur béninois Jimmy Houetinou (qui s’illustrera par la suite avec Abeti, puis Awilo Longomba) s’avère décisive.

Faire danser 

Leur association se concrétise par toute une série d’albums, à commencer par Africa Mousso, (Femme d’Afrique), d’abord sous son nom puis très vite sous celui de Loketo, le groupe qu’Aurlus a fondé en compagnie du guitariste Diblo Dibala et qui signifie "hanche" en lingala. L’intention est assumée : faire danser. "Leur musique visait strictement en dessous de la ceinture", peut-on lire dans l’ouvrage quasi encyclopédique Rumba on The River de Gary Stewart.

Le succès de Loketo annonce aussi le développement d’autres musiques urbaines sur le continent africain. Sur la pochette du mini-album Elephants Ambiance qui célèbre la victoire de l’équipe de foot ivoirienne à la Coupe d’Afrique des nations de 1992, la mention "soukouss dans zouglou" souligne aussi les liens qui se créent entre styles différents mais souvent cousins, et qui partagent tous l’amour de la piste de la danse. L’empreinte laissée par Loketo se mesure aussi sur Internet aujourd’hui : rares sont les œuvres d’artistes africains qui, près de trente ans après leur commercialisation, comme c’est le cas de la chanson Embargo, dépassent tout de même les cinq millions de vues sur Youtube !

S’il se produit au Kenya au début des années 90, ou encore aux Etats-Unis à la même période, c’est avec les Antilles qu’Aurlus Mabélé noue de fortes relations. Avec lui, le pont transatlantique qui relie ces îles au Congo se consolide – prolongeant ainsi le rôle joué son aîné des Bantous de la Capitale, Jean-Serge Essous. Une musique afro-antillaise prend forme à cette époque.

Le zouk trouve un écho inattendu en Afrique et en retour, les refrains des chansons de Loketo deviennent populaires à Fort-de-France et Pointe-à-Pitre. Le chanteur congolais est d’ailleurs invité à faire entendre sa voix sur les albums du guitariste de La Perfecta Simon Jurad, du Martiniquais Ronald Rubinel (qui avait participé aux synthés à l’enregistrement de Femme ivoirienne), du saxophoniste guadeloupéen Pierre Labor…

Confronté à de multiples problèmes de santé depuis les années 2000, Aurlus Mabélé n’avait plus été en mesure de donner une suite à l’album Ça va ce (sic)savoir, paru en 2004. Avec la disparition de cette figure du soukous, le monde des ambianceurs perd l’une de ses références.

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