Ray Lema, Franco pour mémoire

Ray Lema © Thomas Freteur

Il y a un an, la 13e édition du JazzKif Festival à Kinshasa accueillait, entre autres, Ray Lema, qui pour l’occasion proposait un concert fort révérencieux durant lequel il célébrait l’une des grandes figures de la culture populaire congolaise, le regretté chanteur Franco Luambo. Cette prestation fut enregistrée et fait aujourd'hui l’objet d’un album. Entretien avec Ray Lema.

RFI Musique : Quel souvenir garderez-vous de cet épisode de votre vie ?
Ray Lema : C’est un souvenir magnifique. C’était très intimidant de jouer le répertoire de Franco à Kinshasa car je ne suis pas perçu comme un interprète de rumba congolaise. J’étais donc très humble face à ce patrimoine. Mais je tenais à rendre hommage à ce grand personnage célébré en Afrique. Quand j’ai vu la réaction du public lors du concert, cela m’a véritablement bouleversé !

Au-delà de la célébration d’une icône, est-ce que cette communion avec le public kinois, avait une saveur particulière pour vous ?
Oui, car le public ne s’attendait pas à ce type de concert de ma part. Tant de Congolais me reprochaient de ne pas apprécier la rumba congolaise. Ce n’est pas du tout le cas. Je dirais seulement que ce n’est pas le genre musical qui m’inspire le plus. Ma formation de jeunesse avec le ballet national est plus académique. Mes références musicales proviennent d’autres sources. Par conséquent, les spectateurs du concert étaient très surpris de mon désir d’honorer Franco. C'était un monument de la culture congolaise et j’étais très nerveux à l’idée de me produire devant un public qui, en quelque sorte, m’attendait au tournant. Cette prestation aurait pu être un désastre ! Heureusement, tout s’est bien passé et certaines personnes admiratives de mon jeu sont même venues me voir après le concert pour me féliciter. Elles ont tout de même noté la dimension jazz de mon expressivité. Elles m’ont dit que je jouais de la "rumba jazz". Disons que je me suis contenté de jouer ce que je ressentais sur le moment sans vouloir copier le style de Franco. J’ai seulement adapté, à ma manière, son répertoire et les gens ont beaucoup aimé ce choix artistique personnel.

Était-ce une manière de renouer avec vos racines, vos souvenirs, votre jeunesse ?
Sûrement ! J’ai retissé le lien qui s’était rompu au fil des ans car je vis en France depuis de nombreuses années. Je ne me rendais à Kinshasa que de manière très sporadique et je n’avais jamais vraiment pu exprimer mon admiration pour ce grand Monsieur qu’était Franco Luambo. Le festival nous avait demandé de choisir un artiste populaire congolais. J’ai immédiatement choisi Franco parce qu’il était le premier à utiliser le système rythmique traditionnel et à le transposer sur sa guitare. C’est ce qu’on appelle le Sebene au Congo. Ce sont ces fameux ostinatos de guitare qui ont fait la renommée de la musique congolaise et qui provoquent une transe incroyable parmi les auditeurs. Je crois que Franco est d’ailleurs l’un des pionniers de cette forme d’expression à la guitare.

Écoutiez-vous Franco durant votre enfance à Kinshasa ?
Bien entendu ! Il était impossible de ne pas entendre Franco. Quand il a commencé à jouer cette musique si particulière, je n’étais qu’un gamin. Je le revois encore traverser les rues de Kinshasa en scooter vespa. D’ailleurs, nos parents nous conseillaient de ne pas suivre son exemple car sa conduite était bien trop dangereuse. Franco était perçu comme un petit roublard qui ne respectait pas les règles. Son jeu de guitare ne respectait pas non plus les règles. On l’opposait souvent à un autre grand personnage, Nico Kasanda, dit Docteur Nico, dont le style guitaristique était plus policé avec des mélodies bien ficelées. Franco s’attachait davantage à créer des boucles rythmiques que les bien-pensants de l’époque n’appréciaient guère. Ils lui reprochaient de ne pas avoir appris la guitare proprement.

Vous aviez emmené avec vous à Kinshasa quelques virtuoses que l’on connaît bien : Michel Alibo, Irving Acao, Ballou Canta et Freddy Massamba, notamment… Peut-on dire que tous ces musiciens font le lien entre votre culture jazz et vos racines traditionnelles congolaises ?
Tout à fait ! De toute façon, il m’est impossible de m’éloigner de ma famille musicale actuelle. J’ai, certes, emmené avec moi les musiciens que j’ai l’habitude de solliciter mais j’ai également fait appel à d’autres instrumentistes comme Rodriguez Vangama, un jeune guitariste congolais à qui j’ai demandé d’écouter attentivement le répertoire de Franco pour le restituer le plus fidèlement possible. Et, en toute honnêteté, ce jeune homme m’a épaté et m’a ravi. N’oublions jamais que Franco était d’abord un guitariste. Il s’est mis à chanter bien après s’être emparé d’une guitare. Il avait développé un style tellement reconnaissable qu’il me fallait un guitariste capable de reproduire cette tonalité particulière. Souvenez-vous que dans l’orchestre de Franco, l’Ok Jazz, il y avait trois guitaristes. Ma jeune recrue, Rodriguez Vangama, a réussi à jouer seule des mélodies interprétées autrefois par trois guitaristes. Évidemment, je le soutenais au piano mais il a tout de même tricoté à la guitare un répertoire plutôt ardu. Je dois dire qu’il m’a enchanté. Sans lui, je ne serais jamais parvenu à un tel résultat. Dans la musique congolaise, il n’y a pas beaucoup d’improvisation jazz. J’ai d’ailleurs dû réduire les textes de Franco car son récit de la vie sociale d’alors rend ses chansons interminables. Je me suis donc autorisé des raccourcis pour donner un peu de place à mes camarades pour qu’ils puissent s’exprimer et improviser s’ils le souhaitaient.

Que retiendrez-vous du passage de Franco sur terre ? Que vous a-t-il indirectement appris ?
Je le vois comme l’un des maîtres de la philosophie rythmique d’Afrique centrale. Son jeu à la guitare est une transposition de la tradition à laquelle j’ai été confronté durant ma jeunesse. Dire cela est, dans ma bouche, un très grand compliment car je considère que les musiques africaines s’éloignent malheureusement de plus en plus de nos traditions ancestrales. C’est moins le cas en Afrique de l’Ouest où les musiques traditionnelles sont respectées et célébrées. D’ailleurs, les musiciens modernes essayent de s’inspirer de leurs musiques traditionnelles. Chez nous, en Afrique centrale, nos traditions musicales s’évaporent parce que les colons belges nous avaient mis dans la tête que nos musiques ne relevaient que du folklore. Beaucoup de responsables congolais avaient fini par reprendre cette dénomination à leur compte et il fallait, chaque fois, les corriger pour leur rappeler que nos traditions n’avaient rien de folklorique. Résultat, nous avons perdu le respect que nous devons à notre patrimoine et à nos traditions.

Est-ce que ce disque comble un manque ? Est-ce qu’il vous réconcilie avec votre pays natal ?
J’espère bien ! La prestation elle-même m’a réconcilié avec Kinshasa. Je dirais que ce concert m’a redonné le goût pour cette musique que je trouve tellement joyeuse. "On entre KO, On sort OK" est un clin d’œil à ce que Franco avait écrit sur le fronton de son bar à Kinshasa. Lui, préférait dire : "On entre OK, on sort KO". Il faut dire que les concerts dans les bars à l’époque commençaient à 20 heures mais pouvaient s’achever tard dans la nuit. Quand on sortait de ces établissements, on était souvent sur les genoux, sans compter l’abus d’alcool et la transe que provoquait la musique. Pour moi, l’effet est inverse. J’ai ressenti de la joie et une énergie particulière à l’issue de mon concert. Je suis ressorti OK de cette expérience.

Ray Lema On entre KO, On sort OK Hommage à Franco Luambo (One Drop/L’autre Distribution) 2020
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